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LE DISPOSITIF DE CONCERTATION ET DE NÉGOCIATION DE GROUPE À GROUPE AUPRÈS DES JEUNES DE LA RUE À MONTRÉAL

C'est à la suite d'un constat de non-prise en compte de la dimension identitaire et politique de la place des jeunes de la rue dans la ville (Parazelli,

1997) que l'idée d'appliquer ce dispositif au "milieu de la rue" à Montréal est née. Selon Parazelli (2000a; 2002), l'intérêt d'un tel dispositif est de considérer la dimension politique de la place sociale des jeunes de la rue, dimension négligée par la plupart des interventions auprès de ceux-ci, non seulement à Montréal, mais aussi dans les autres grandes villes du Canada (Parazelli, 2000b, p. 195-209). Or, la prise en compte du politique s'avère essentielle si l'on veut éviter de reléguer ces jeunes dans une marginalité plus profonde, créant ainsi un écart plus net avec le reste de la société. D'ailleurs, la situation actuelle des jeunes de la rue découlant de la composante répressive de la dispersion urbaine et de la judiciarisation montre des indices d'aggravation des situations personnelles ainsi qu'un éclatement des solidarités sociales, ce qui augmente leur isolement (Colombo et Parazelli, 2002; Bellot et al., 2005). En interprétant le mépris social comme l'expression de l'injustice sociale, Renault révèle deux formes de violence politique qui, selon nous, sont à l'œuvre auprès des jeunes de la rue:

Le mépris social peut lui-même prendre deux grandes formes (qui relèvent aussi de types-idéaux admettant toutes sortes de combinaisons): celle de la domination culturelle, qui toujours impose une image dépréciée de soi-même, et celle de ce que nous nommons la fragilisation de l'identité, c'est-à-dire de la tendance sociale interdisant aux individus de voir confirmée leur identité. [...] Le besoin de reconnaissance lié à l'estime, au respect et à la confiance en soi conduit à la révolte lorsqu'il n'est pas satisfait (2004, p. 117 et 130).

En effet, face à la présence de populations marginalisées dans les centres-villes, l'approche appelée "tolérance zéro" (Roché, 2002) adoptée par les autorités publiques contribue à fragiliser la construction identitaire des personnes marginalisées en transmettant un message sans ambiguïté de non-reconnaissance de leur valeur sociale. Dans un tel contexte, comment instaurer un contexte social où la reconnaissance de la valeur sociale d'acteurs marginalisés puisse avoir droit de cité?

C'est pourquoi, dès sa première application, le dispositif avait pour finalité de reconnaître l'existence de cette marge sociale (ici, le milieu de la rue) en rendant visibles les rapports de position entre les groupes d'acteurs sociaux qui y jouent un rôle. Par les conditions égalitaires qu'il pose, le dispositif permet à chacun de s'approprier sa place sociale et de tenter de comprendre la complexité des logiques sociales des autres acteurs qui traversent l'univers de la rue [1]. Certes, la complexité vient de la diversité des nombreuses interactions, mais, surtout, du type d'agencements institutionnels que peuvent produire les effets combinés des actions des diverses institutions qui ont des mandats différents et sont relativement autonomes par rapport aux autres. Si les acteurs institutionnels reconnaissent leur interdépendance, rien ne peut cependant les contraindre à orienter leurs actions auprès des jeunes de la rue dans un sens commun. En fait, sans représenter clairement une forme instituée, le milieu de la rue est plutôt ce type de lieu favorisant des contextes d'interactions interinstitutionnelles, c'est-à-dire le carrefour de plusieurs modes de régulation propres aux diverses institutions qui ont affaire avec le milieu de la rue dans ses dimensions tant marginales que non marginales (Parazelli, Colombo et Tavlian, 2006) [2]. Mais la relative autonomie des institutions en présence dans le milieu de la rue fait en sorte que les positions des acteurs ne sont pas structurées par une seule instance et que les relations entre les acteurs sont soumises à des déséquilibres fréquents, sans que le milieu de la rue puisse recourir à une forme de régulation spécifique. Quoique dynamique sur le plan social, cette forme d' "auto-organisation" pose des problèmes lorsqu'il s'agit d'exercer une pratique démocratique qui implique les principaux intéressés: les jeunes de la rue eux-mêmes.

À Montréal, l'objectif de ce dispositif est donc d'amorcer un processus de socialisation démocratique qui favorise une appropriation de leur place sociale par l'ensemble des acteurs engagés dans un exercice actif (et non simulé) de la pratique démocratique. Un tel objectif se fonde sur l'idée que les jeunes de la rue sont des acteurs de leur vie de me, et qu'un dialogue avec eux ne peut s'instaurer que si l'on accepte de reconnaître leurs efforts paradoxaux de s'insérer dans la société en s'appropriant la rue (Parazelli, 1997; Sheriff et al., 1999; Bellot, 2001; Colombo, 2004; Desmeules, 2005) [3].

Des recherches récentes sur les approches scientifiques et les modes d'intervention auprès desjeunes de la rue à Montréal (Parazelli et Colombo, 2004) et à l'étranger (Rivard, 2004) révèlent que l'on privilégie habituellement des approches victimisantes ou infantilisantes auprès des jeunes. Plutôt que de percevoir les jeunes vivant leur marginalité comme un échec personnel d'intégration dans la société ou comme desjeunes irresponsables qu'il faudrait protéger des risques qu'ils prennent, le dispositif de groupe à groupe est là pour établir, de façon collective, un "pont" de communication avec eux en les reconnaissant d'emblée comme des acteurs urbains. Il ne s'agit pas ici de nier les dangers réels de la vie de rue ou de banaliser les enjeux de ce milieu associés à la santé, mais de reconsidérer notre compréhension du phénomène à partir de l'expérience subjective des jeunes eux-mêmes, et non seulement selon les impératifs institutionnels ou de la morale ambiante. L'expérience des intervenants et des travailleurs de rue montre aussi que, sans cette considération des jeunes en tant qu'acteurs, aucun dialogue ne peut être maintenu (Boisclair, Bélanger et Paris, 1994; Dion et Picard, 2000, p. 14).

  • [1] Précisons que les conditions égalitaires évoquées ici, de même que la dimension démocratique du dispositif, s'inscrivent dans un contexte de communication entre des groupes d'acteurs différents. Le Dispositif Mendel n'a pas pour objectif de se substituer au processus démocratique des institutions quelles qu'elles soient, mais de faciliter l'exercice d'expression en assurant à tous les conditions égalitaires de cet exercice dans un contexte d'échanges collectifs. Ainsi, il se peut - et c'est le souhait des participants et des participantes habituellement - que cet exercice ait un impact sur les processus décisionnels d'une ou des institutions concernées. Cette possibilité d'influence est plus une question de potentialité que de probabilité. Le dispositif tel qu'appliqué ici offre au moins un lieu de concertation aux institutions afin que les responsables puissent discuter des suites à donner aux échanges de leurs délégués.
  • [2] Notons ici que l'attrait des jeunes pour les centres-villes, en ce qui regarde l'expérience d'une plus grande liberté qui leur est souvent attribuée, pourrait trouver sa source, en grande partie, dans cette idée de contexte d'interactions interinstitutionnelles où les possibilités de choix des modes de régulation du lien social se trouvent alors augmentées par la cohabitation de multiples façons de structurer les rapports sociaux. On y trouverait alors davantage de situation d'entre-deux (systèmes institutionnels) favorisant des marges de jeu dans l'élaboration de repères normatifs.
  • [3] Voir notamment Lucchini (1998) et Stoeklin (2000) pour des analyses similaires en ce qui regarde les enfants de la rue, respectivement en Amérique latine et en Chine, ainsi que Biaya (2000) et Chaniac (1996) pour l'Afrique.
 
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