UNE PERSPECTIVE D'ANTHROPOLOGIE: L'INSCRIPTION DANS SA PARENTÉ ET DANS SA FAMILLE

La science n'est pas un acte de foi, c'est une construction, qui diffère selon la discipline d'étude. L'anthropologie est, historiquement, la plus jeune des sciences sociales, et la spécificité de sa pratique tient moins à son objet, car elle n'en a pas qui lui soit propre, qu'à sa démarche qui est une mise en perspective particulière [1]. Quelles que soient ses options théoriques, c'est à l'expérience personnelle et à l'observation directe des comportements sociaux fondés sur les relations humaines que l'anthropologie accorde sa priorité parce qu'on ne peut étudier l'humain qu'en communiquant avec lui (Bateson, 1984). Certaines caractéristiques spécifiques de cette perspective éminemment systémique servaient bien mon projet.

1. Plutôt qu'une mise à distance de son objet d'étude, l'anthropologie en cultive la proximité tout en préservant l'objectivité de l'observation.

2. Devant un problème qui lui est présenté, sa méthode est strictement inductive.

3. L'anthropologue, du (ait de la spécificité de son mode de connaissance, répugne à une stricte programmation de son enquête et à l'utilisation d'un protocole rigide. Dans l'enquête anthropologique, il y a une part d'errance, d'essais avortés, d'erreurs commises sur le terrain, qui sont autant d'informations dont le chercheur se doit de tenir compte et de tirer parti.

4. Sans négliger les institutions susceptibles d'influencer le politique, l'économique, etc., l'anthropologie accorde une attention toute particulière aux détails, au quotidien, aux petites choses, et cela, toujours dans une perspective relationnelle et systémique.

5. À l'inverse de la démarche scientifique qui isole expérimentalement son objet d'étude, l'anthropologie tient à la totalité du phénomène qu'elle tente de saisir dans ses multiples dimensions. Elle relie son objet d'étude à la société tout entière dans laquelle ce phénomène est inscrit, au réseau des interactions qui le constituent, pour enfin passer à sa comparaison, intéressée qu'elle est par la logique des variations culturelles du même phénomène social.

6. L'étude anthropologique de la totalité d'un phénomène social suppose l'intégration de l'observateur au champ de son observation. S'il est nécessaire de distinguer celui qui observe de celui qui est observé, il est en revanche exclu de dissocier les deux. C'est un choix délibéré de l'anthropologie de partir de cette subjectivité. Cette réintégration du sujet observateur comme condition de l'activité scientifique vient de la découverte, en 1927, du principe d'incertitude (Fourez, 1992) de Heisenberg selon lequel on ne peut pas observer un électron sans créer une situation qui le modifie.

7. L'anthropologie est une science réflexive, c'est-à-dire une science des observateurs susceptibles de s'observer eux-mêmes et qui vise à ce qu'une situation devienne le plus consciente possible.

Parce que les anthropologues s'intéressent particulièrement au traitement social des relations interpersonnelles, cet intérêt les prédispose à l'étude des processus d'inclusion et d'exclusion sociale d'une personne. Ainsi, plutôt que d'étudier l'exclusion en tant que résultat de l'éviction du milieu social, j'ai choisi de me situer plus en amont du phénomène pour étudier l'articulation entre la filiation de parenté et la désaffiliation sociale en approfondissant le système de parenté d'itinérants et leurs parcours de vie et en observant leurs manières de s'inscrire dans les lieux de résidence pour itinérants. Pour comprendre ces processus sociaux, j'ai retenu la perspective théorique de l'anthropologie de la parenté qui permet d'analyser l'insertion de la personne d'abord dans sa famille (Fox, 1972), puis, plus largement, dans sa société. Tenant pour acquis que, si des personnes sont privées d'inscription dans leur système de parenté, elles sont du même coup privées des apprentissages et des habiletés que celui-ci confère pour se lier, se délier, se relier de nouveau aux autres, la position du sujet devient donc centrale. L'étude des liens généalogiques et la théorie de la parenté permettent de bien comprendre la place qu'un individu occupe dans un groupe de parenté et dans un groupe social. Dans cette perspective, ce ne sont plus les caractéristiques sociologiques des personnes et de leur famille qui sont documentées, mais bien les liens et les façons de construire des liens d'appartenance avec la famille et avec les autres personnes de l'environnement social.

Pour comprendre cette approche, il ne faut plus voir la famille comme une structure autonome, mais plutôt comme une structure à l'intérieur d'un système de parenté en affirmant que celui-ci n'est pas construit seulement autour des relations de filiation [2], en ligne ascendante ou descendante, entre les parents et les enfants, mais aussi autour des relations d'alliance entre conjoints, des relations de germanité entre frères et sœurs, des relations basées sur la résidence des uns et des autres et, enfin, des relations fondées sur l'héritage entre les uns et les autres.

Il est nécessaire d'ajouter encore que le système de parenté dépasse le triangle œdipien, défini par les trois termes: papa, maman, ego, pour englober l'ensemble des règles qui gouvernent les rapports entre les sexes et entre les générations des membres d'un groupe défini apparenté; il s'agit d'une inscription dans ce que Lévi-Strauss a appelé "l'atome de parenté, un système quadrangulaire de relations entre frère et sœur, mari et femme, père et fils, oncle/tante/neveu/nièce, etc." (1947/1973, p. 103) qui exige qu'un quatrième terme s'ajoute au triangle œdipien pour que la personne s'inscrive dans un réseau d'échanges (Garneau, 1988).

C'est l'approfondissement du système de parenté qui permet de mettre à jour, à l'intérieur du processus de socialisation de l'enfant, le processus qui lui donne ou lui refuse les clés qui le relient ou le délient du social en montrant son inscription ou sa non-inscription dans au moins trois générations en ligne ascendante, descendante et collatérale. Si l'on retient que l'individu s'inscrit socialement d'abord dans un système de parenté (Fox, 1972), c'est ensuite la qualité de sa socialité qui doit être examinée (Fortin et al., 1985). L'analyse du parcours de vie et la vérification des racines personnelles sont les moyens retenus pour comprendre l'insertion ou la désinsertion sociale de l'itinérant. Dans ce sens, j'ai documenté l'inscription de l'individu dans sa famille et dans son réseau de parenté par la narration du récit de vie, la construction de la généalogie, dont la finalité n'est pas la recherche des ancêtres mais l'identification de leur place dans la famille et le réseau de parenté, de même que l'intégration familiale et sociale de l'individu par sa participation à son réseau parental: invitation, acceptation, refus, visite, échange, etc., parcours résidentiel, parcours d'emploi, etc.

  • [1] Largement inspirée de Laplantine, 1995, 1996.
  • [2] La filiation est la "règle sociale qui définit l'appartenance d'un individu à un groupe, [...] et les positions réciproques de ses membres" (Héritier-Augé, 1994). La germanité, quant à elle, fixe les règles des rapports entre les frères, les sœurs et, par extension, entre les cousins et les cousines. L'alliance détermine les règles des échanges matrimoniaux qui "classent pour tout individu ses consanguins de l'autre sexe en épousables et en inépousables" (ibid., p. 17). Les règles de résidence définissent avec quels groupes de parents l'individu peut habiter, alors que les règles d'héritage (réduit ici à la transmission des biens et excluant la transmission des fonctions et des rôles) fixent le statut juridique des personnes apparentées. Ces règles concernent l'attribution du nom, définissent les termes d'adresse et de référence, désignent la place et le statut de chacun, agissent sur ses rôles et sur les relations avec le père, la mère, les grands-parents, les oncles et les tantes, et construisent la personne dans son identité personnelle et sociale. La filiation "est une donnée qui semble aller de soi dans la mesure où elle nous semble biologiquement fondée, ce qu'elle n'est pas" (Garneau, 1988, p. 19), car les modalités qui déterminent ceux qui sont apparentés de l'ordre de la culture (Lévi-Strauss, 1973).

    Dans la société québécoise, la filiation est bilatérale (traduction de bilateral descent qu'on désigne aussi par filiation indifférenciée ou filiation cognatique) et on reconnaît que nous sommes apparentés à nos pères et mères, à nos quatre grands-parents et à nos huit arrière-grands-parents, etc. (Maranda, 1974). Dans cette vision, la parenté est comptée dans les deux sens (du père ou de la mère), en ligne ascendante ou descendante, sans souci de linéarité sexuelle (Augé, 1975). Il faut retenir que cette façon de concevoir la filiation est loin d'être universelle, certains peuples ne reconnaissant que la filiation patrilinéaire, alors que d'autres n'admettent que la filiation matrilinéaire et d'autres encore la filiation bilinéaire (différente de bilatérale), avec des conséquences structurales fondamentalement différentes sur le plan de la désignation des consanguins.

 
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