ANALYSE DES RÉSULTATS

Dans le présent texte, nous aborderons l'un des principaux thèmes émergeant de cette recherche qualitative, soit l'expérience vécue au regard de la prise en charge institutionnelle en lien avec l'intégration sociale des jeunes. La première partie met en lumière les représentations positives et négatives du placement, tant du point de vue des jeunes que de celui des intervenants. Ensuite, nous examinons l'angoisse engendrée par le sentiment d'enfermement éprouvé par les jeunes et son impact sur le processus de prise en charge et d'autonomisation. La troisième partie est consacrée à la problématique de l'arrimage de l'intégration sociale à la prise en charge institutionnelle. Nous explorons, notamment, les difficultés vécues par les intervenants à participer aux efforts de socialisation des jeunes dans un contexte de protection qui rend difficile la gestion du risque clinique.

Réalités et représentations du placement

Le parcours des jeunes que nous avons rencontrés est marqué par l'insuffisance des réseaux primaires (négligence, abus, carences affectives, violence), de même que par la multiplication des difficultés d'intégration (décrochage scolaire, délinquance, criminalité, toxicomanie) et des problèmes relationnels (instabilité des liens, ruptures ou conflits avec l'entourage): "Je suis placé en famille d'accueil depuis que je suis jeune, depuis l'âge de 8 ans. Parce que mes parents me battaient (J; 9); [...] Mes parents étaient dans la drogue, la violence [...] Ils étaient pas vraiment aptes à m'avoir (J; 4); J'avais fait un vol de voiture avec un ami, puis je me suis fait poigner. J'ai eu beaucoup de chicanes avec ma mère [... ]

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L'ITINÉRANCE EN QUESTIONS

finalement, elle a décidé de me placer" (J; 3)[1]. Les stratégies déployées par les instances du centre jeunesse ont pour objectif d'endiguer ces situations de danger, notamment en dégageant des espaces alternatifs de socialisation (hébergement en centre de réadaptation ou en foyer de groupe).

L'analyse du discours des jeunes et des intervenants nous conduit ici à dégager trois modes de représentation de ces espaces substituts: la prise en charge est définie soit comme "bienveillante", "ambivalente" ou "coercitive". Les frontières entre ces représentations sont toutefois perméables, se juxtaposant ou se chevauchant parfois au fil d'un même discours, laissant transparaître toute la complexité du rapport qui accompagne l'expérience de la prise en charge par l'ensemble des sujets. La fluctuation entre ces trois modes de perception laisse entrevoir une perspective qui n'est jamais monolithique ni simpliste.

Dans un premier temps, le mode "bienveillant" renvoie à une représentation plutôt positive du placement. Les intervenants insisteront, par exemple, sur la nécessité d'assurer "la sécurité et le développement[2]" d'un jeune en difficulté: "La première préoccupation quelque part c'est de les arrêter. Donc ça prend quand même un encadrement qui est là, ça prend une discipline qui est là" (I; 14). Ainsi, le confinement en milieu dit sécuritaire ou dans un hébergement plus souple implique une forme de retranchement du milieu d'origine et des lieux de socialisation usuels (famille, amis, communauté). Il ressort du discours des jeunes que cette prise en charge, malgré la douloureuse réclusion qu'elle engendre, peut s'avérer une expérience enrichissante et porteuse de sens. L'autarcie du placement est perçue comme "bienveillante" dans la mesure où elle débouche sur une possibilité de s'épanouir, d'éviter la délinquance et qu'elle propose un espace d'écoute, de soutien et d'encouragement: "T'as vraiment beaucoup d'encadrement pis toutes les ressources que t'as besoin là [...] tu remercies le Bon Dieu d'être ici" (J; 12). Après une période initiale de contestation et de confrontation, cette "perception positive" du placement conduit généralement à l'acceptation d'une aide préalablement imposée. Il ressort que, même si le placement est rarement souhaité, il peut devenir "souhaitable", en ce sens qu'il propose des avenues réparatrices et protectrices:

Ben sur le coup c'est sûr que ça fait chier là, mais après ça tu le vois que ça... ça a apporté quelque chose. Moi je suis, ben dans le fond je suis quasiment contente d'avoir été en dedans parce que durant l'un an et demi que j'étais là ben ça fait voir d'autres affaires. J'ai pu travailler sur moi-même (J; 8).

La prise en charge est donc envisagée comme un passage obligé vers un mieux-être et une plus grande autodétermination: "Moi ça m'aide parce que si je serais en dehors là je ferais plus de mauvais coups. Là je suis calme. Je peux penser à qu'est-ce que je veux faire... plus tard" (J; 9). Le placement devient un lieu d'apprentissage et d'épanouissement palliant les lacunes des réseaux primaires (famille) et secondaires (écoles, communauté, amis); un lieu pour acquérir des connaissances et assurer les assises d'une socialisation réussie, bref pour se donner une bonne base dans la vie. Enfin, dans le mode "bienveillant" la collaboration positive avec les intervenants constitue un facteur qui détermine grandement la réceptivité des jeunes. L'intervenant sera ici décrit comme attentif, attentionné, juste, empathique et tolérant: "Ben mon éducatrice quand je l'avais à Cartier là, elle, c'était vraiment une bonne éducatrice, pis tu sais, je réussissais vraiment à parler avec elle. C'était l'fun" (J; 1).

Le deuxième mode renvoie à une représentation plus "ambivalente". On dira que le placement est bon mais... Sans que soient évacués les aspects bénéfiques de la prise en charge, nous assistons à l'émergence d'une parole qui tend à remettre en cause son caractère "exagéré". Ici, le regard des sujets (intervenants et jeunes) s'inscrit dans un rapport symbolique fort complexe et souvent paradoxal avec les instances protectrices. Le placement est perçu à la fois comme quelque chose de bon et de mal, de nécessaire et de démesuré, d'accueillant et d'aliénant. Le discours cautionnant la prise en charge s'accompagne d'une tonalité empreinte des frustrations vécues par les jeunes et de l'inconfort ressenti par les intervenants. Cette zone d'ambivalence s'articule essentiellement autour de deux aspects, soit l'exigence de la conformité et la sévérité des règlements. À l'exigence de se conformer, nous pouvons rattacher toutes les difficultés plus ou moins importantes vécues par les jeunes devant l'obligation d'emboîter le pas au régime en place. Les jeunes mentionneront, par exemple, leur difficulté à suivre le rythme des activités qui leur sont imposées (exigences élevées des plans d'action, des démarches d'intégration et des routines d'hébergement). Ce discours convergera, d'ailleurs, avec celui de certains intervenants également préoccupés par le niveau de pression et d'attente imposé par la cadence:

Six objectifs c'est un petit peu beaucoup, puis je trouvais qu'ils mettaient beaucoup la barre haute. Fait que j'avais beaucoup de pression... (J; 15)

C'est sûr des fois on a l'impression aussi d'en demander plus à ces enfants-là qui sont suivis sous la Protection de la jeunesse qu'on peut en demander à... à des enfants qui ne sont pas suivis. Il faut être réaliste en tant qu'intervenant là quand on fait le plan d'intervention pis des fois on demande la... la perfection (I; 22).

Ensuite, ce sont les règles de vie prévalant à l'intérieur des hébergements qui suscitent sans doute le plus de mécontentement. Contrairement au premier mode, la discipline et le contrôle ne sont plus définis en fonction des termes raisonnable ou correct, mais selon le terme sévère. Ici, les doléances des jeunes sont multiples et recoupent l'ensemble des expériences de placement, bien qu'elles renvoient le plus souvent aux milieux internes. Ces insatisfactions renvoient à la rigidité du fonctionnement et ensuite au sentiment d'isolement endémique à un quotidien qui se vit entre quatre murs. Le contrôle étroit qui constitue l'apanage de la vie en unité produit à la fois une impression d'être constamment surveillé et celle très prégnante "d'être enfermé". Ce n'est pas tant l'encadrement qui est remis en cause que son côté massif, hégémonique. Ce mode traduit le malaise face à la standardisation des règles de vie qui contraignent les jeunes à s'adapter à une routine décrite comme étant rigide, où les aléas du quotidien s'alignent sur une mécanique trop finement orchestrée: heures de coucher, temps d'appels, pauses cigarettes, rencontres avec les intervenants, pauses pipi, heures de repas, etc. Tout semble trop bien organisé, presque militaire. Par ailleurs, la promiscuité des milieux de vie, bien qu'elle donne parfois lieu à une réelle camaraderie, découle d'un rapport forcé, d'une obligation de vivre ensemble, donnant lieu à un sentiment d'appartenance plutôt superficiel. Malgré les liens qui peuvent se tisser, les autres jeunes sont généralement perçus comme étant des camarades de fortune.

Enfin, l'expression mettre tout le monde dans le même panier prend ici tout son sens dans une perspective où l'intégration de ces adolescents très différents s'effectue dans un cadre qui offre peu de latitude aux jeunes et une marge de manœuvre passablement réduite aux intervenants. Dans ce mode, les représentations des jeunes face au placement se situent davantage sous le signe du désenchantement et de la déception. Le placement est vécu comme une injustice, alors que les intervenants sont davantage appréhendés dans leur rôle de contrôle. Ainsi, même les intervenants seront parfois d'avis que certaines règles et procédures nuisent aux désirs d'autonomisation des jeunes:

[...] Ils vont mettre tout dans le même panier, ils vont te dire des choses que c'est de l'encadrement mais dans ma logique à moi...je suis quand même assez grande pour savoir, pour connaître mes besoins là. C'est sûr qu'à certains points, je reconnais que c'est correct. Mais des fois, ça tombe dans l'abus, tu sais. Il y a plein de choses ici, la majorité des choses que j'ai pas nécessairement besoin. Des règles que j'ai pas nécessairement besoin et tout ça, ça m'aide à rien dans la vie, ça fait juste me nuire au contraire (J; 15).

[...] Bon bien s'ily en a un qui aime manger à 4 h 30, qu'il puisse manger à 4 h 30 là, tu sais. Ajuster un petit peu là... selon la liberté que les jeunes

peuvent avoir ou veulent avoir (I; 22).

Enfin, le dernier mode de représentation renvoie au placement perçu comme "coercitif". Il s'agit ici d'une représentation qui a largement été récupérée par les médias en raison de son aspect spectaculaire et des vives réactions suscitées chez les jeunes. Ici, nous pénétrons dans un univers qui dépeint le côté plus sombre du placement. La prise en charge n'est plus vécue sur le mode bienveillant ou de l'ambivalence mais plutôt comme étant abusive. Le sentiment d'être surveillé, épié ou contrôlé dénote un vif ressentiment face à des interventions perçues comme des abus de pouvoir. Les jeunes déploreront ici les isolations prolongées en chambre, les contentions physiques, la surveillance qui viole l'intimité. Dans ce mode, la prise en charge connote aussi fortement la notion d' "arrêt d'agir" comme étant une menace planant constamment à l'horizon. L'impression d'être arrêté n'est plus du tout perçue comme bienveillante car elle s'effectue dans un contexte d'autorité extrême. Ici, la relation avec les intervenants se vit de manière beaucoup plus négative et les réactions des jeunes sont plus marquées par l'opposition. Ces réactions font écho au malaise ressenti par les intervenants eux-mêmes, certains estimant que les interventions plus coercitives, en particulier certains arrêts d'agir, exacerbent inutilement l'opposition des jeunes en bâillonnant des sentiments et des paroles qui ne trouvent plus aucun exutoire à l'intérieur des murs. À ces cris de douleur qui sont lancés parfois maladroitement, on répond en isolant un jeune dans sa chambre ou en lui retirant un droit de sortie pour la fin de semaine. Le constat des intervenants face aux limites de leurs outils se traduit alors par un sentiment d'impuissance proportionnel au repli et à l'opposition des jeunes:

Il y avait de l'abus aussi des fois, de l'abus de pouvoir aussi. Comme, tu sais, mettre quelqu'un douze heures dans sa chambre pour un manque de respect, c'est quand même un peu exagéré (J; 17).

[... ] Il y a un travail qu 'il faut faire avec ces jeunes-là pour les aider à se resituer pis à essayer de modifier certaines attitudes aussi pis à s'intégrer.

Sauf qu'il y a des moments où je trouve ça comme abusif, coercitif. Pis je le sais pas quel autre moyen on pourrait prendre. Je... je suis pas sûre que c'est le meilleur moyen pour aider ces jeunes-là qui sont, qui sont un peu massacrés par la vie ... je suis pas sûre. Mais en même temps je les ai, je les ai pas les autres moyens (I; 16).

En résumé, l'analyse des discours nous permet d'extraire une multitudes de représentations qui paraissent osciller grandement d'un pôle à l'autre du "bienveillant" au "coercitif", ce qui viendrait confirmer la complexité des prises de position face au placement dans le milieu clinique et sur la place publique. Néanmoins, la prévalence du sentiment de réclusion dans ces différents modes nous amène à considérer un autre aspect essentiel de l'expérience du placement: l'angoisse de l'enfermement.

  • [1] Compte tenu du faible taux de variation de l'âge pour l'échantillon des jeunes (16-18 ans), nous avons opté pour la désignation "J" pour jeune, suivi du numéro de l'entrevue (p. ex.: J; 9 pour l'entrevue numéro 9). De même pour les entrevues avec les intervenants, "I" renvoie à intervenant et au numéro de l'entrevue (p. ex.: I; 20 pour l'entrevue numéro 20). Cette façon de procéder permet en outre de garantir l'anonymat des sujets.
  • [2] Le mandat des centres jeunesse est d'assurer la sécurité et le développement des jeunes placés sous la Loi sur la protection de la jeunesse ou sous la Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents. La prise en charge institutionnelle intervient donc à la fois auprès des jeunes dont l'intégrité est compromise dans le milieu familial (négligence, abus, violence) et auprès de ceux ayant commis une infraction ou contrevenu à une loi (vol, vandalisme, introduction avec effraction, possession de stupéfiants, etc.).
 
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