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Le dilemme institutionnel: entre la prise en charge et la gestion du risque

L'analyse du discours concernant la gestion du risque fait état d'une situation qui peut se généraliser à l'ensemble des services qui ont fait l'objet de cette recherche. De manière générale, le malaise ressenti par les intervenants prend racine dans le paradoxe intrinsèque au placement dont les approches présupposent à la fois des interventions visant à restreindre les errances des jeunes (par les encadrements sécuritaires, l'hébergement de longue durée, les "arrêts d'agir") et celles axées sur le développement de l'autonomie et de l'intégration sociale (comme le programme Qualification des jeunes[1]).

Si, dans le premier cas, on mise essentiellement sur l'encadrement afin d'assurer la sécurité des jeunes, dans le second on vise en contrepartie une plus grande perméabilité des frontières et une souplesse accrue des structures. La question qui resurgit régulièrement dans le discours des intervenants est donc de savoir comment la gestion des risques inhérents aux activités entreprises par les jeunes à l'extérieur des espaces institutionnels peut mieux s'intégrer au mandat légal du centre jeunesse et, parallèlement, comment le légal peut s'arrimer davantage au clinique. Certes, sur le plan pratique, cette gestion du risque fait grandement appel aux habiletés et à la vigilance des équipes d'intervention. L'évaluation du risque constitue le lot quotidien des intervenants, qu'il s'agisse d'accorder une permission de sortie à un adolescent toxicomane ou de permettre une démarche visant la réintégration d'un jeune dans un milieu familial toujours en difficulté. Néanmoins, notre recherche fait ressortir combien ces exigences sont alourdies par des facteurs relevant en grande partie du contexte structurel et organisationnel lui-même.

On est comme ensevelis dans notre mandat de protection pis de contrôle. Et là on perd de vue l'essentiel, un jeune et son développement vers la vie adulte [...] En centre jeunesse on a la protection mais on a aussi le développement du jeune dont on doit tenir compte, pis ça fait partie de notre mission, si on retourne à nos libellés de mission. Pis ça on le perd de vue trop souvent (I; 2).

Il t'amène à être inquiet pis là tu te mets à courir après parce qu'il est toujours sous la Loi de la protection de la jeunesse pis t'as ton mandat, pis là c'est comme le jugement qui vient en ligne de compte là, jusqu'où tu peux aller pis, tu laisses-tu faire? Parce qu'il faut que tu gères le risque (I; 8).

Cette conjoncture permet d'expliquer le fait que les intervenants en arrivent parfois à interroger les limites d'un système de placement qui privilégie plus la prise en charge qu'une gestion éclairée et consentie du risque. Ainsi, la marge de manœuvre dont disposent les intervenants est régulièrement mise à l'épreuve, tant par des contraintes administratives (pénurie d'encadrements souples, effectifs et personnel insuffisants, amorces tardives des démarches de réinsertion) que par des impératifs légaux (ordonnances jugées rigides, excessives ou inutilement longues). En ce qui a trait au plan légal, l'analyse du discours des intervenants permet d'illustrer toute la difficulté que ceux-ci éprouvent parfois à arrimer leur réalité clinique aux exigences imposées par les ordonnances. Il est alors communément accepté qu'une latitude accrue face aux ordonnances donnerait lieu à des interventions dynamiques et flexibles qui tiennent compte à la fois de l'expertise des intervenants et de l'évolution constante des jeunes. Le plan d'intervention ne serait plus figé pour une période déterminée (généralement de six mois), mais ferait grandement appel au jugement des acteurs (intervenants et jeunes) en respectant le caractère fluide et souvent imprévisible d'une démarche d'intégration.

Si j'avais carte blanche, c'est sûr que je les laisserais pas en centre de réadaptation jusqu'à 18 ans. [...]/"serais tellement à un autre niveau de tolérance pour accompagner ces jeunes-là, tellement. Mais c'est pas dans la réalité, c'est utopique. Bon, c'est quelque chose au niveau de la Loi de la protection de la jeunesse qui peut pas se faire (I; 16).

[...] Que les intervenants puissent avoir plus de latitude face au... au placement si on veut du jeune, ou au déplacement des jeunes. Surtout les jeunes qui ne se mettent pas en danger là. Je sais pas pourquoi qu'ils resteraient ici six mois de plus là à travailler des choses quand ils les ont déjà travaillées pis qu'ils se mettent pas en danger (I; 15).

Les contraintes imposées par les ordonnances légales donnent ainsi lieu à une prise en charge dont la pertinence peut parfois s'avérer discutable sur le plan clinique. En plus d'exacerber les frustrations vécues par les jeunes (en restreignant leurs mouvements), on constate qu'un conformisme trop strict de la part des intervenants ne conduit pas nécessairement à l'amélioration significative de la trajectoire d'un jeune. Au contraire, le placement est alors perçu comme possiblement néfaste. C'est notamment l'expérience relatée par des jeunes qui se voient confinés dans des espaces fermés quelques mois à peine avant l'atteinte de leur majorité. Ces derniers s'expliquent mal que les encadrements puissent demeurer aussi contraignants, alors que la balise arbitraire de la majorité légale conduit à l'arrêt définitif de leur placement et, dans la majorité des cas, au retrait du soutien clinique offert par les intervenants:

[...] Je m'en va bientôt sur mes 18 ans ok, fait que j'ai vraiment de la liberté. Sauf que là j'en ai pris un peu trop, fait que je suis rendue dans une autre unité là parce que j'en ai vraiment beaucoup pris. Mais comme... tu sais, rendue à mon âge tu sais [...] (J; 4).

Par ailleurs, l'analyse des données illustre que la marge allouée à l'expérimentation desjeunes ainsi qu'à leurs erreurs de parcours se retrouve passablement réduite dans les milieux internes. Cela s'explique aussi par le fait que les philosophies d'intervention semblent varier d'un service à l'autre. Alors que les milieux de vie ouverts miseront davantage sur des activités de réinsertion et de socialisation, les sections fermées auront tendance à privilégier un mode d'intervention axé davantage sur la prise en charge. Dans le premier cas, les expérimentations des jeunes sont encouragées et les erreurs davantage envisagées comme des leviers de changement, alors que dans les milieux plus intensifs l'intervention est axée sur la recherche du comportement désirable, ce qui donne lieu à l'application de sanctions (isolation en chambre, pertes de privilège de sortie) lorsqu'un jeune dérange ou contrevient à une règle:

[...] Eux autres, ils pensent que l'encadrement intensif c'est, c'est basé sur les heures de chambre. C'est basé sur les conséquences donc tu ne fais pas ci, tu ne fais pas ça correctement, tu as des conséquences. Tandis qu'en encadrement régulier ou globalisant le, les conséquences, ce n'est pas les conséquences... C'est tu te pètes la gueule puis c'est toi qui faut que tu te relèves. Mais en intensif, ils ne te laissent pas péter la gueule, ils ne te laissent même pas marcher par-dessus rien là (J; 15).

Je pense que si on regarde la job qu'on fait au niveau du foyer, c'est clair qu'on tend plus vers la vraie vie, la communauté là, des choses comme ça. Malgré que ce changement-là est en train disons de se faire à l'interne également. Mais je dirais que ceux qui sont à l'interne le vivent peut-être un peu moins, et ceux qui sont en foyer, un peu plus (I; 10).

L'idée que l'amorce d'autonomisation des jeunes passe par une confrontation dynamique et participative avec le monde extérieur fait largement consensus dans l'ensemble des témoignages. Il ressort que la socialisation exige de permettre aux jeunes de tâtonner par essais et erreurs sur le terrain incertain "du dehors" - ce tâtonnement marquant la prémisse incontournable d'une reprise de pouvoir (empowerment) et d'une préparation éventuelle à la sortie définitive. Cette confrontation avec l'extérieur apparaît d'autant plus essentielle qu'elle permet de mesurer les acquis et les progrès réalisés par les jeunes au cours du placement et de réajuster les objectifs d'intervention de façon adéquate. Aussi permet-elle de mieux évaluer les dispositions des milieux naturels (famille, réseaux sociaux) à soutenir concrètement la réintégration des jeunes dans la communauté. De plus, la collaboration éventuelle entre les parents, les intervenants et la communauté, qui constitue le corollaire de cette phase d'expérimentation, consolide les filets de sécurité autour des jeunes.

La restriction des déplacements vers l'extérieur, principalement pour les jeunes hébergés en centre de réadaptation, a pour effet de limiter les espaces de socialisation alors que l'opposition des jeunes tend à augmenter avec le temps. C'est en ce sens que la réinsertion progressive dans la communauté, la famille, voire dans un appartement supervisé, semble privilégiée par plusieurs intervenants, étant donné qu'elle permet véritablement aux jeunes d' "explorer", de se confronter à la réalité; certains intervenants estiment même qu'une collaboration précoce tendrait à réduire la durée des placements, voire à les éviter. Faisant figure de "souffleur" prodiguant soins et conseils, l'intervenant opterait alors pour un rôle qui consisterait davantage à accompagner, plutôt qu'à encadrer. Ainsi aiderait-il le jeune à surmonter les embûches et à traverser les passages les plus arides de son expérimentation à l'extérieur, tout en partageant le risque avec l'ensemble des acteurs:

[...] Je pense qu'il faut leur permettre d'aller vivre. Pis il faut permettre de partager les risques avec les parents, avec le jeune, que tout le monde ensemble on dise: "Oui, regardez. Bon, on est conscient, on s'en va expérimenter des choses" (I; 19).

Moi je pense que si le jeune se fait mal, ben il se fera mal pis on le soignera. La prévention, c'est pas empêcher un enfant de se faire mal, c'est empêcher qu'un enfant se fasse mal de telle sorte qu'il soit, qu'il ait un handicap majeur tout au cours de sa vie. Mais on n 'est pas responsable de tout là pis il faut que le jeune le vive ça... lime semble que c'est important de permettre aux jeunes de vivre en société pis vivre en société c'est se permettre un moment donné de faire des écarts de conduite pis il se ramènera ou en tout cas il trouvera le moyen de se ramener (I; 7).

La gestion des risques est intégralement liée à tout processus d'autonomisation, particulièrement dans le cas d'adolescents déjà fragilisés sur le plan de l'intégration sociale. Nous pouvons déduire du discours des acteurs du centre jeunesse que les mécanismes de protection peuvent parfois nuire à ce processus en réduisant les aires d'autonomie. S'agissant des contingences structurelles ou légales, l'expérience résumée ici nous dévoile que des ajustements dans l'aménagement des interventions auraient avantage à encourager la créativité des acteurs directement interpellés: les jeunes et les intervenants, mais aussi les autres partenaires que sont la famille et les services communautaires.

CONCLUSION

Les intervenants et les institutions font de leur mieux pour tenter de préparer les jeunes dans leur démarche d'insertion, de les accompagner dans la recherche de ressources essentielles à l'installation dans leur nouvelle vie et de les aider à interpréter le fonctionnement de la société (rapport Harvey, 1991; rapport Jasmin, 1992; Altschuler, 1994; Gendreau, 1994). Cela exige cependant que les intervenants puissent exercer leur mandat avec une certaine dose de confiance et de créativité: il ne s'agit pas seulement de protéger et d'encadrer, mais bien de découvrir des moyens pour favoriser un passage graduel et positif vers l'extérieur.

Les données de cette recherche indiquent que le processus d'insertion est fortement tributaire de l'équilibre entre la prise en charge et l'acceptation des besoins d'exploration, de liberté et de croissance exprimés par les jeunes - bref, de la "gestion du risque". Le placement devient parfois le théâtre d'un bras de fer entre la responsabilité légale de protection et le désir puissant d'autonomie et d'indépendance des jeunes. Il en résulte une exacerbation des "représentations coercitives" du placement chez des jeunes déjà marqués par la méfiance face à l'autorité parentale et à tout ce qui peut y ressembler.

De plus, un hébergement prolongé dans toute institution génère presque toujours des effets secondaires problématiques (iatrogènes). Nos données démontrent que le sentiment de réclusion — l'angoisse de l'enfermement — semble augmenter en fonction de la durée des hébergements. La prolongation des séjours accroît alors les risques de fugues et "d'entrée" dans la rue, ce qui conduit, en retour, à des mesures disciplinaires croissantes — et paradoxales — réduisant l'autonomie des jeunes au moment même où ils approchent l'âge adulte.

Ainsi, le placement, en voulant protéger les jeunes de situations jugées trop dommageables, produit également une distance avec les milieux d'origine (parents, amis, milieu social naturel). Ecartés de la société pendant parfois plusieurs années, les jeunes évoluent dans un cadre où toutes leurs activités sont réglementées, structurées et inscrites dans un horaire fixe. Parallèlement, à l'atteinte de leur majorité légale, ils se retrouvent soudainement seuls, sans aucune règle ou norme sur la façon de se conduire. Avec peu de soutien familial, avec parfois peu d'espoir de se trouver un emploi et encore moins de se trouver un logement (en raison de la rareté), les jeunes qui sortent des centres jeunesse sans être suffisamment outillés et soutenus concrètement dans leur démarche d'insertion se retrouvent alors nettement défavorisés par rapport aux autres jeunes (Bergier, 1996; Nadeau, 2000). À défaut de mesures bien ciblées et efficaces, la désinsertion et le glissement vers l'itinérance des jeunes en difficulté peuvent ainsi résulter en partie du processus même de la prise en charge institutionnelle.

  • [1] Le programme Qualification des jeunes (PQf) est un projet pilote novateur mis sur pied en mars 2002 par l'Association des centres jeunesse du Québec (ACJQ) et visant à promouvoir l'intégration socioprofessionnelle des jeunes en fin de placement. S'adressant spécifiquement aux jeunes à risque d'exclusion, sa particularité réside dans la mise en place d'un suivi personnalisé et soutenu avec des intervenants pivots qui s'étale sur une période de trois ans, incluant une année après la majorité légale. Au moment de notre recherche, les jeunes ayant eu accès à ce projet faisaient partie d'une petite cohorte de 80 participants répartis dans quatre centres jeunesse du Québec.
 
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