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LE PASSAGE VERS UNE PRATIQUE D'URGENCE SOCIALE

Lavoie de sortie de l'impasse passe par un questionnement sur l'itinérance. Ce questionnement va nous conduire à un changement de paradigme. De quoi parlons-nous au juste lorsque nous parlons d'itinérance? La réponse à cette question est importante parce qu'elle ouvre l'horizon d'attente dans lequel s'inscrit la pratique. Si, lorsque nous parlons d'itinérance, nous avons en vue des individus qui ont décroché de la société et qui ont choisi de vivre différemment et "plus librement" que les autres qui peinent au boulot, on peut lutter pour plus de tolérance ou pour le droit à la différence, mais on ne peut soutenir la mise en œuvre d'une pratique d'urgence; ce serait une absurdité; les individus ne sont pas en urgence, ils sont simplement en dehors, en "vacances" du système. On comprend que, si l'on veut dépasser le paradigme d'assistance, il faut partir d'une expérience qui nous mette en route vers ce dépassement. Mais si l'on se met en quête d'un point de départ absolu, c'est-à-dire de quelque chose comme l'expérience de l'itinérance, on fait fausse route; d'emblée, il faut reconnaître la pluralité des expériences de l'itinérance et le déploiement de cette pluralité dans des lieux qui forment une géographie particulière: la rue, l'automobile, les maisons de chambres et les logements, les hébergements de transition et les hébergements d'urgence. L'expérience de l'itinérance est façonnée par ces lieux. Vivre dans la rue n'est pas la même chose que vivre dans un logement social ou dans un refuge. Et intervenir dans la rue n'est pas la même chose qu'intervenir dans un logement ou dans un refuge. La question que nous posons tire son origine d'un lieu particulier situé dans cette géographie de l'itinérance: l'hébergement d'urgence sociale. À partir de ce lieu, l'itinérance apparaît comme une situation d'urgence sociale. Mais qu'est-ce qu'une situation d'urgence sociale? C'est le résultat d'une rupture dans les conditions d'exercice des droits fondamentaux qui met l'individu dans une situation de survie. Mais comment en arriver là? Non pas comment en est-il (l'individu) arrivé là, mais comment nous, qui sommes en position de pouvoir intervenir, pouvons-nous nous frayer un chemin jusqu'à ce point de rupture? Voici quelques repères pour baliser ce chemin.

Une situation d'urgence n'est pas un mode de vie. L'itinérance apparaît dans des modes de vie que l'on peut repérer en marge du mouvement normal de la société. Ce sont des modes de vie à la marge. Mais une situation d'urgence sociale n'est pas une façon de vivre, fût-elle très marginalisée. Ce n'est pas, par exemple, la façon de vivre d'individus qui couchent dehors et mendient; ce sont plutôt des conditions particulières qui font qu'un individu ne peut faire autrement que de mendier et coucher dehors ou, pire encore, des conditions qui font qu'il ne peut même plus mendier pour assurer sa subsistance. Pour comprendre la situation dans laquelle se trouve l'individu, il faut mettre entre parenthèses les catégories selon lesquelles on se représente son mode de vie. Quelles sont ces catégories? Pour l'essentiel, ce sont les catégories identitaires: l'individu est identifié en effet comme pauvre, itinérant, démuni, exclu, mendiant, punk, jeune de la rue, etc. La situation dans laquelle il se trouve ne correspond pas à la représentation qu'il a de lui-même ou que les autres ont de son identité personnelle et sociale. Bref, que l'individu se reconnaisse lui-même ou que les autres le reconnaissent comme itinérant, bohémien, étudiant ou philosophe errant n'éclaire en rien sa situation. La question n'est pas de savoir qui est cet individu, mais dans quelle situation il est exactement. Et qu'il soit itinérant, étudiant ou professeur importe peu dans un premier temps; ce qui importe vraiment, lorsqu'on est préoccupé par l'intervention d'urgence, c'est la situation dans laquelle l'individu se trouve. Après, d'autres questions pourront surgir et ouvrir d'autres pistes.

Une situation d'urgence n'est pas un moment à l'intérieur d'un processus, que l'on s'empresserait de qualifier de terminal, l'itinérance étant le bout de la ligne, le terminus de la désinsertion. Bien sûr, nous pouvons comprendre l'itinérance, en la situant à l'intérieur d'un processus sociologique ou psychologique ou dans une convergence des deux. Mais ce n'est pas que ça. Et, surtout, ce n'est pas d'abord cela qui compte dans l'urgence. L'important n'est pas nécessairement de comprendre le cheminement de la désinsertion d'une personne ni les structures sociales sur lesquelles il repose; il faut plutôt dévoiler la configuration problématique dans laquelle cette personne se trouve, ici et maintenant.

Certes, on peut comprendre le cheminement d'une personne et chercher à saisir les structures sociales à l'œuvre, mais cela ne nous dit rien sur la situation dans laquelle cette personne se trouve. Ce n'est pas en saisissant ce qui conduit à la rupture que l'on dévoile cette situation, mais en tentant de mettre à jour les conditions concrètes qui déterminent l'urgence de la situation présente.

L'incapacité de l'individu d'en sortir par lui-même et la nécessité de trouver une issue le plus rapidement possible caractérisent d'abord ces situations. Cette double contrainte, qui se vit sur le mode d'une tension, structure la situation d'urgence sociale. Si l'individu peut s'en sortir seul, sans aide, il faut examiner sérieusement le caractère urgent de la situation. À l'inverse, si rien ne semble inciter à la sortie de cette situation et que l'individu s'y trouve en sécurité (même si ça ne correspond pas à nos standards de confort et de sécurité), il faut sérieusement interroger le caractère urgent de la situation. Pour qui y a-t-il urgence au juste, si l'individu, lui, ne perçoit pas d'urgence? Par contre, lorsque la tension augmente entre ces deux contraintes, alors l'urgence croît. Mais comment évaluer cela, et en fonction de quels critères? L'accueil se révèle alors une partie importante et difficile du travail d'urgence sociale.

Voilà comment on appréhende les situations d'urgence sociale: une configuration problématique concrète qui verrouille l'individu dans une situation de survie. Nous pouvons repérer cette configuration et agir sur elle et, ainsi, redonner à l'individu la capacité de sortir de l'urgence, le plus rapidement possible.

À quoi ressemble cette configuration problématique? Elle se construit à l'intérieur de quatre sphères où s'élaborent les conditions qui rendent possible l'exercice des droits: la santé, la justice, le revenu et l'habitat. Le cœur de la pratique de l'urgence sociale en hébergement consistera donc à repérer les ruptures et les nœuds dans chacune de ces sphères et à accompagner les individus dans un processus visant à dénouer les impasses et à ouvrir un chemin qui mène en dehors de la situation d'urgence sociale.

Mais de quoi parlons-nous lorsqu'il est question d'itinérance dans un contexte d'hébergement d'urgence sociale? Nous parlons d'une situation de rupture dans les conditions d'exercice des droits qui met l'individu en situation de survie. Arrivés à ce point de notre raisonnement, nous sommes complètement sortis du paradigme de l'assistance érigée en système. A travers la lecture de sa situation comme rupture dans les conditions d'exercice de ses droits, l'individu est réinscrit dans la sphère du droit. Il ne s'agit plus simplement de lui attribuer un lit, de lui procurer de la nourriture et des vêtements afin de réduire les risques liés à sa situation, mais de rétablir les conditions qui rendent possible l'exercice de ses droits. Et, pour rétablir ces conditions et redonner à l'individu la capacité de sortir de l'impasse de l'urgence sociale, l'assistance érigée en système n'est pas le moyen approprié.

 
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