Les résultats: 1994-2005

La figure 13.3 montre la croissance des admissions annuelles en hébergement depuis 1989. On voit bien que le volume des admissions est divisé en deux périodes bien distinctes, séparées par une période de croissance accélérée et continue. Entre 1989 et 1994, les admissions se situaient autour de 250 annuellement. À partir de 1994 s'est amorcée une croissance rapide et continue qui va atteindre un sommet en 2000. À partir de là, le niveau des admissions va se situer autour de 500, cela jusqu'en 2005, où il va atteindre un sommet avec 665 admissions.

Ces chiffres n'illustrent pas un résultat, mais un volume d'activités et la confirmation d'une prévision: en 1994, nous savions que nous entrions dans une période de croissance, mais nous ignorions si cela allait être conjoncturel ou structurel. C'est la dernière hypothèse qui s'est avérée exacte. Et rien ne laisse croire que dans un avenir prévisible les choses vont s'améliorer; au contraire, tout semble indiquer que nous nous dirigeons vers un monde où les risques de rupture sociale vont demeurer très élevés.

Comment faire face au problème que pose cette croissance a été notre préoccupation dès le départ. La recherche de réponses à cette question nous a emmenés dans un univers inconnu. Dix ans est une période suffisamment longue pour apprécier le changement. Avons-nous réussi à dénouer les impasses dans lesquelles nous étions enfermés? Ou avons-nous simplement déplacé le problème ou retardé l'échéance? Nous allons essayer de répondre à ces questions à l'aide d'indicateurs que nous croyons fiables et valides.

Le premier indicateur est la réduction du nombre de lits. Entre 1994 et 2000, malgré l'augmentation considérable des admissions, nous avons réduit le nombre de lits, qui est passé de 20 à 16. Nous pouvons ainsi offrir et maintenir un accompagnement de meilleure qualité et plus efficace.

Le deuxième indicateur est certainement l'élargissement de la clientèle. À partir de l'an 2000, nous avons ouvert nos services aux femmes. La croissance a été continue et se poursuit encore. Il est certain que si cette croissance se poursuit, en même temps que l'augmentation du nombre d'hommes, nous serons aux prises avec un sérieux problème d'ici peu. Pour l'instant, nous arrivons à gérer l'augmentation numérique et la diversification de la clientèle, malgré la réduction du nombre de lits.

Le troisième indicateur concerne le suivi des refus faute de places. Jusqu'en 1999, année où nous avons commencé à noter les refus, nous avions un problème récurrent de places disponibles; chaque mois, nous refusions des individus. Considérant l'augmentation continue des demandes d'hébergement, ce problème se transformait en cauchemar. Il fallait absolument le résoudre: c'est là que nous avons développé une pratique d'urgence sociale. Entre 1999 et 2003, nous avons éliminé complètement les refus faute de places. En 2004 et 2005, nous avons eu respectivement 14 et 12 refus de cette nature, essentiellement dus à des rénovations, ce qui est, malgré tout, inacceptable. Cela dit, les 12 refus sur 665 admissions représentent une avancée majeure vers le désengorgement du système.

Figure 13.4

Femmes admises

Femmes admise

Figure 13.5

Refus faute de places

Refus faute de places

Un quatrième indicateur de la sortie de l'impasse est la chute des réadmissions. Cet indicateur est important car il renvoie à une sortie de l'urgence ou, plus modestement, à la réduction du phénomène de la "porte tournante". Nous croyons que la pratique que nous avons développée a eu un impact direct sur ce phénomène, qui est peut-être davantage un effet de système. La réduction du nombre des réadmissions crée les conditions permettant d'accueillir et d'accompagner plus efficacement les nouveaux venus, de plus en plus nombreux (près de 60 % des admissions en 2005). Ainsi, cela nous permet de prévenir leur installation dans l'urgence, le pire problème étant que les individus s'adaptent aux conditions de l'urgence et en fassent leur demeure.

Figure 13.6

Réadmissions

Réadmissions

Figure 13.7

Admissions et durées des séjours*

Admissions et durées des séjours

* L'échelle des durées doit être divisée par 10. Ainsi, le point le plus haut, 1990, donne 36 jours et le point le plus bas, 2005, donne 6,3 jours.

Le cinquième indicateur est la durée des séjours. Si l'on compare les deux courbes, celle des admissions et celle des durées des séjours, la différence est éclairante. On voit qu'à partir de 1994 la durée de séjour diminue, ce qui va se poursuivre jusqu'en 2005. Nous avons actuellement atteint un plateau où la durée moyenne de séjour est de 6,5 jours. Il s'agit probablement d'un seuil au-delà duquel il n'y a plus de gains. Ce qui signifie qu'une réduction de la durée de séjour au-delà de ce seuil se traduirait par une perte de capacité à répondre adéquatement aux besoins des individus. Pour comprendre pourquoi nous avons réussi à réduire le nombre de lits, diversifier la clientèle et absorber la croissance de la demande, regardons les choses de plus près.

Figure 13.8

Durée des séjours

Durée des séjours

La figure 13.8 illustre, sur une période de dix ans, les tendances dans les changements au niveau de la durée des séjours pour lesquels nous avons créé trois catégories. On constate que la réduction de la durée des séjours correspond à la réduction des séjours prolongés. Ainsi, les séjours "court terme" (de 1 à 30 jours) augmentent sensiblement. Par contre, les séjours de durée moyenne (31 à 90 jours) diminuent fortement. Enfin, les séjours de plus de 90 jours sont devenus presque inexistants. Cela signifie que le problème auquel nous devions faire face, c'est-à-dire le nombre croissant d'individus qui habitent l'hébergement d'urgence en "permanence", est résolu. En fait, tous les individus qui étaient en "permanence" en hébergement d'urgence sont aujourd'hui en logement ou dans des résidences d'accueil plus appropriées. Ceux qui restent, car il y a encore des individus qui ont des séjours prolongés au-delà de 90 jours, sont peu nombreux, et dans des séjours limités en attente d'une solution. Ces situations témoignent de la souplesse du système d'urgence; la réduction de la durée des séjours n'est pas une règle absolue mais une orientation générale. Les individus les plus fragilisés et vulnérables ne demeurent plus indéfiniment dans le système d'urgence. Cela s'explique par le fait qu'on leur a proposé autre chose en dehors de l'urgence et qu'on les a accompagnés dans la démarche de la sortie des situations d'urgence.

Nous avons mis environ cinq ans pour développer notre approche, de 1994 à 2000. De 2000 à aujourd'hui, nous en avons récolté les fruits.

CONCLUSION

Érigée en système, l'assistance nous conduit dans une impasse. On ne peut plus avoir la naïveté de croire que le problème de l'itinérance se réduit à un problème de ht pour la nuit. Coucher dehors n'est pas un problème d'itinérance mais le symptôme du problème. Ce problème réside dans la difficulté du lien avec les autres dans une société complexe. L'assistance essaie de soulager le symptôme. Et si elle réussit, elle se transforme en asile. Mais le problème demeure entier. Dans les sociétés complexes, les places ne sont pas données; elles doivent être conquises, et ce sont des conquêtes toujours fragiles. On ne peut tenir la société pour acquise, parce qu'elle est "excluante" dans son fonctionnement même. L'exclusion n'est pas une dysfonction de la société contemporaine mais un aspect de son fonctionnement normal. Ce n'est pas quand elle va mal que la société actuelle exclut, c'est lorsqu'elle déploie sa force, sa puissance d'être ce qu'elle veut être. C'est pour cette raison qu'il est urgent de penser et de mettre en œuvre des dispositifs d'urgence sociale capables de réguler cette tendance à l'exclusion de la société contemporaine. Et la norme pour réguler cette tendance n'est pas l'accueil inconditionnel, mais la réinscription dans le social, c'est-à-dire dans le droit.

 
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