Menu
Home
Log in / Register
 
Home arrow Law arrow litineМЃrance en questions

ANALYSE DES RÉSULTATS

Dans cet article, nous aborderons l'un des principaux thèmes émergeant de cette recherche qualitative: l'expérience vécue autour du départ des jeunes après leur séjour en centre jeunesse, et ce, tant du point de vue des jeunes que des intervenants[1].

Désirs de liberté

L'appréhension de la vie en dehors constitue un pôle majeur de l'expérience de placement chez les jeunes à l'approche de leur passage à l'extérieur. Dans l'ensemble des discours des jeunes ayant fait l'objet de cette recherche, être dehors côtoie invariablement la notion de liberté, laissant entrevoir une discursivité où ces deux réalités paraissent presque interchangeables — le désir d'être libre s'inscrivant d'emblée dans une logique orientée vers l'extérieur, où la liberté renvoie naturellement au fait d'être dehors. Le rapport à l'extérieur résulte donc, dans un premier temps, d'un désir de liberté qui est le fait normal de l'adolescence, période durant laquelle le jeune désinvestit progressivement son milieu de vie et commence à se projeter dans la vie adulte (autonomisation).

Une analyse plus minutieuse du discours des jeunes nous indique cependant que l'imaginaire du dehors est aussi fortement tributaire du rapport entretenu avec les instances protectrices (centre de réadaptation, foyer de groupe, suivi externe) au moment du départ. L'expérience de l'adolescence et la soif d' "air frais" qui l'accompagne jouent ici un rôle, bien sûr, mais l'expérience problématique du placement a aussi sa fonction.

Il en résulte deux attitudes distinctes à l'égard du départ, selon que le placement a été vécu sous le signe de la "bienveillance" ou de la "coercition"[2]. Le départ est entrevu, d'une part, comme une "libération" et, d'autre part, comme une "émancipation". Certains jeunes auront vécu leur placement comme un passage obligé, un mal nécessaire leur permettant d'acquérir une plus grande autodétermination. Pour d'autres, l'impatience de partir se conjugue à l'amertume d'avoir enduré trop longtemps une réclusion parfois douloureuse. D'un côté, la représentation du dehors se construit à partir d'un désir palpable d'autonomie, et, de l'autre, d'un empressement à quitter un lieu perçu comme étouffant.

Dans le mode "libération", quitter ne connote pas l'idée de rompre ou de fuir une situation perçue comme étant injuste ou problématique, mais renvoie davantage au désir de poursuivre son expérience à l'extérieur de l'enceinte du centre jeunesse.

L'analyse des données nous indique, par ailleurs, que ce désir de liberté se greffe au deuil pressenti de la séparation avec les êtres chers qui ont "habité" le centre jeunesse (amis, intervenants). Le départ implique l'abandon d'un espace familier parfois investi au fil de nombreuses années et le renoncement au sentiment de sécurité et d'appartenance qui accompagne le fait d'avoir été pris en charge. La "libération" peut ainsi être vécue par certains jeunes avec un sentiment empreint d'ambiguïté, où la joie de partir se mêle à la tristesse de laisser les amitiés et de dénouer les liens tissés avec les intervenants: "Mais si je m'en vais d'ici, c'est clair que je vais m'ennuyer d'ici parce que genre c 'est clair que tu es resté longtemps ici, tu sais c 'est genre comme ta famille, tu sais tu as appris à connaître toutes les filles puis tout" (J; 18). Néanmoins, il apparaît clairement que les jeunes ressentent un besoin prégnant de poursuivre leur évolution à l'extérieur du cadre institutionnel, et donc de s'affranchir d'un milieu qui limite leur autonomie. La sortie vers l'extérieur est alors envisagée comme une intégration définitive dans la société, une sorte de consécration offrant un "permis" pour le droit à une vie à part entière dans le vrai monde. Etre dehors, c'est vivre comme les autres, c'est manger selon ses goûts, se coucher à ses heures, et ordonner son quotidien loin de la tutelle des éducateurs qui disent quoi faire.

Cette volonté de s'approprier une vie à soi en dehors du centre jeunesse s'explique en partie par le désir d'autonomie caractérisant la période de l'adolescence. Quel adolescent n'a pas des fantaisies de liberté, d'indépendance, face aux parents et aux autres adultes en position d'autorité?

Nos observations illustrent cependant que l'autarcie de la vie "en dedans" contribue significativement à ce phénomène, peut-être même plus que dans la population adolescente en général. Car dans la mesure où le placement est souvent vécu comme un enfermement, une "perte de liberté[3]", il symbolise, par le fait même, une forme d'échec ou de dérapage pour ces jeunes qui en arrivent parfois à se sentir stigmatisés. Être "pris en charge", c'est non seulement renoncer à sa liberté, c'est aussi s'avouer différent des autres: ne pas pouvoir rentrer à la maison les dimanches après-midi, jouer au basket-ball dans une cour emmurée, demander la permission pour aller aux toilettes, faire signer des autorisations de sortie, devoir "collaborer" avec des intervenants parfois peu familiers, suivre un plan d'intervention, poursuivre des objectifs, mettre en place des moyens et se soumettre à la cadence parfois astreignante du régime institutionnel. En ce sens, l'imaginaire du dehors est plus investi et idéalisé par ces jeunes pour qui le pouvoir de décider, d'être libre, de faire à sa façon et selon son propre rythme, c'est aussi le pouvoir d'accéder à la normalité. Cette liberté- là - le "gros de la liberté" comme nous le dira une jeune — se construit donc à partir des petites choses de la vie qui, pourtant, lorsque nous les examinons de plus près, sont entrevues comme les intrants essentiels d'une véritable autonomisation:

[...] te gros de la liberté qui, que je trouve vraiment intéressant, c'est genre de pouvoir aller fumer une cigarette... aller, aller pisser sans cogner dans ma porte pis demander la permission, prendre de quoi dans le frigidaire quand je veux, tu sais. C'est ces petites affaires-là que j'ai hâte de pouvoir faire sans être obligé de demander à un éduc là (|; 6).

Ils sont tannés d'avoir des services sociaux. Ça c'est vraiment omniprésent dans leur discours. Je pense que c'est pas personnel face à l'éducateur, c'est plus face au système en place, d'avoir... d'avoir durant toute leur enfance dû rencontrer des intervenants, faire des plans d'intervention. Je pense que ça devient lourd, puis ils voient leurs 18 ans approcher aussi, c'est comme une certaine libération pour eux, je pense qu'il faut les comprendre là-dedans (I; 22).

[... ] j'ai hâte là, j'ai hâte de m 'en retourner avec ma famille pis de m'amuser avec ma famille pis d'aller avec mes amis [...] j'ai hâte départir pis de, de faire ma vie comme moi je t'entends là. Je vais avoir mes 18 ans dans pas long, dans 9 mois là. J'ai l'intention d'aller en appartement. Faire mes petites choses là (J; 12).

Sur le registre "libération", la convergence des discours (intervenants/jeunes) illustre combien le placement est généralement envisagé comme un milieu de vie transitoire, parfois même artificiel, précédant la véritable autonomisation, dont le corollaire est le passage définitif à l'extérieur. D'où la perception commune dans les deux groupes de sujets que l'insertion sociale d'un jeune est toujours consécutive aux démarches à l'extérieur (intervention en milieu familial, projets d'employabilité), voire à la fin définitive du placement (intégration sociale, insertion socioprofessionnelle).

Sur le deuxième registre, le discours des jeunes se traduit par un ressentiment palpable à l'égard de l'institutionnalisation. Ici, leur regard se colore d'une réaction négative où se conjuguent amertume, colère et déception. Le placement est vécu comme étant "étouffant" et les interventions sont parfois décrites comme des "abus de pouvoir". L'impatience de partir (émancipation) manifestée par les jeunes se justifie ainsi par un sentiment prégnant d'avoir été injustement traité, qu'il s'agisse du rapport avec les intervenants ou des règles de vie qui ont cours dans les milieux de vie:

Je vais partir d'ici, je vais tellement regarder puis je vais tellement faire des fuck you là parce que je suis tellement écœurée là... (J; 19).

Tu sais, tu en as qui sont contents de partir pis le plus vite serait le mieux (I; 21).

[...] dans mon livre à moi, ils m'ont faite chier. Excuse-moi là mais j'ai pas aimé mon placement [...] (J; 14).

Ce mode semble plus présent chez les jeunes qui ont séjourné en centre de réadaptation ou dans des unités dites sécuritaires, où les interventions sont jugées plus "coercitives" et les règlements définis comme étant "rigides" ou "inappropriés". Le sentiment d'enfermement et l'opposition y sont généralement plus répandus et durables, car les jeunes éprouvent beaucoup de difficulté à donner sens à leur expérience - le placement symbolisant souvent "la perte de leur liberté". Cette absence de sens et le sentiment d'opposition se retrouvent également chez les jeunes ayant vécu de longues réclusions ou des placements consécutifs. Les ruptures et les éloignements successifs de la famille et des amis conduisent généralement à un désinvestissement du processus de réadaptation et contribuent donc à donner au départ ses allures émancipatoires.

Le passage à l'extérieur est ainsi entrevu comme l'ultime rapatriement d'une liberté rarement octroyée au cours du placement. La représentation du dehors se définit à la fois par le désir de renouer avec la vie à l'extérieur - j'ai hâte- mais aussi comme la fin d'une épreuve que l'on préfère mettre derrière soi - je suis écœuré. Le désir d' "être" et de "faire" s'accompagne d'une volonté marquante de reprendre pouvoir sur sa vie sans être obligé de se soumette aux prérogatives encombrantes de l'institution. L'autonomisation est envisagée comme l'occasion de reprendre le contrôle de sa vie sans être soumis à l'autorité des intervenants: "J'ai hâte à ça par exemple. Je vas pouvoir sortir pis tout, ils pourront pas me dire: “Tu rentres à minuit” pis tout ça. J'ai vraiment hâte à ça" (J; 2).

La représentation de la vie autonome dans ce mode est nettement plus idéalisée. Elle sera envisagée, par exemple, comme une occasion de tenter des expériences tout en étant à l'abri de la réprimande (faire ce que je veux) ou de faire la fête afin d'oublier l'expérience douloureuse du placement. Le départ est vécu comme une véritable délivrance, une renaissance où le désir de rattraper le temps perdu est amplifié par le cumul des frustrations découlant d'un isolement imposé: "[...] je vas me faire du fun pour oublier comment j'ai comme gâché mon adolescence icitte [...] je vas aller dans les bars, les after-hours, dans les partys [... ] juste oublier comment c 'était plate à Cartier, Cité, Mont Saint-Antoine" (J; 13).

Enfin, l'idéalisation de la vie en dehors sur le registre "émancipation" contraste de manière remarquable avec la représentation subjective du placement souvent assimilée à la notion d'emprisonnement. Elle illustre parfaitement l'empressement avec lequel les jeunes manifestent leur volonté de partir, voire de rompre avec les instances normalisatrices. Elle indiquera par ailleurs que plusieurs jeunes semblent éprouver d'importantes difficultés à s'intégrer dans le milieu d'aide au point d'investir davantage, presque dès l'arrivée, l'idée du départ plutôt que le processus de réadaptation: "C'est comme un plaisir que je ne serai pus là. Je sais pas pourquoi, mais j'ai tellement hâte à ce jour, on dirait que ça l'arrivera jamais là" (J; 2).

  • [1] Étant donné le faible taux de variation de l'âge pour l'échantillon des jeunes (16-18 ans), nous avons opté pour la désignation "J" pour jeune, suivi du numéro de l'entrevue (p. ex.: J; 9 pour l'entrevue numéro 9). De même, pour les entrevues avec les intervenants, "I" renvoie à intervenant (p. ex.: I; 20 pour l'entrevue numéro 20). Cette façon de procéder permet en outre de garantir l'anonymat des sujets.
  • [2] L'analyse du discours tenu par les jeunes et les intervenants permet de dégager trois modes de représentation des espaces substituts offerts en centre jeunesse: la prise en charge est définie soit comme bienveillante, ambivalente ou coercitive. Ce thème est abordé plus en détail dans un autre chapitre du présent ouvrage: Chanteau, Poirier, Marcil et Guay, "La transition à la vie adulte: un passage à risque".
  • [3] L'angoisse de l'enfermement est l'un des aspects du placement abordés dans le chapitre 11.
 
Found a mistake? Please highlight the word and press Shift + Enter  
< Prev   CONTENTS   Next >
 
Subjects
Accounting
Business & Finance
Communication
Computer Science
Economics
Education
Engineering
Environment
Geography
Health
History
Language & Literature
Law
Management
Marketing
Mathematics
Political science
Philosophy
Psychology
Religion
Sociology
Travel