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RÉFLEXIONS SUR L'ITINÉRANCE ET LA RURALITÉ

Afin d'appréhender le phénomène et d'illustrer la question de l'itinérance, plusieurs auteurs ont considéré le problème de la pauvreté, de la marginalité, de l'exclusion, sous l'angle d'une construction sociale. Cette manière de percevoir la vulnérabilité, tout en reconnaissant à l'individu une certaine marge de manœuvre, permet de resituer une partie du phénomène.

Des nombreux auteurs ont étudié des questions relatives à la pauvreté et à la marginalité en faisant constamment référence à la notion de processus. Ainsi, Castel (1991) suggère la notion de "désaffiliation" pour marquer le double processus de l'affaiblissement des liens sociaux et de décrochage, par rapport au travail et par rapport à l'insertion relationnelle. De leur côté, de Gaulejac et Taboada Leonetti (1994) et Roy (1995) abordent la question sous l'angle de la "désinsertion", qu'ils perçoivent comme un enchaînement de ruptures à différents niveaux (économique, relationnel et symbolique). Pour Paugam (1991), ce processus est considéré sous l'angle de la "disqualification", qu'il situe à l'intérieur des rapports entre les institutions d'assistance sociale et les individus en position de fragilité. Autès (1995), quant à lui, parle de "déliaison" en faisant référence à l'effritement des liens sociaux et, enfin, Barel (1982) analyse la "marginalité" dans le rapport de l'individu à la société.

Nous avions, en 2003, proposé sous forme de tableau une illustration du processus de désinsertion sociale (Carie et Bélanger-Dion, 2003, tableau, p. 85). Ce tableau ne peut évidemment pas rendre compte de toute la richesse des études citées plus haut. Il tente de dresser la carte d'un processus qui peut mener d'une situation d'équilibre social à une situation d'urgence sociale; le processus de marginalisation, de désaffiliation, de désinsertion, d'exclusion n'est pas linéaire et déterminé; de plus, chaque personne qui y est engagée s'y débrouille avec sa propre capacité de "résilience". Ce n'est donc pas un instrument de diagnostic; on ne peut s'en servir pour créer de nouvelles catégories de "potentiellement itinérant", de "futur itinérant", de "presque itinérant" ou autre. La carte n'est jamais le territoire: c'est une image, une illustration.

Sans entrer dans les détails de ce tableau et des modèles qui le soustendent, nous constatons que le phénomène observé en milieu rural, et que nous avons appelé "invisible", advient essentiellement dans les premières phases du processus de désinsertion sociale et parfois au niveau des premières tentatives de réinsertion.

Voilà probablement pourquoi les chercheurs qui s'intéressent à la question de l'itinérance rurale se heurtent rapidement aux limites des définitions généralement admises; peut-on même parler encore d'itinérance quand il s'agit de personnes engagées dans un processus (non fatal) qui pourrait ultimement les amener jusqu'à l'itinérance? L'utilisation de plus en plus répandue d'expressions telles que "grande instabilité", "instabilité résidentielle", "vulnérabilité", "pauvreté", "fragilité" et "urgence sociale" illustre ce questionnement. Ces termes se rapprocheraient davantage, mais encore avec de nouvelles limites, des situations observées en milieu rural. Comme le propose Shirley Roy (2002), l'itinérance constitue un "problème social total", l'aboutissement du processus d'exclusion sociale. Elle souligne également la nécessité d'élargir la définition de l'itinérance et des personnes sans domicile fixe:

Les récentes recherches insistent sur l'impossibilité d'utiliser un seul terme pour désigner ces personnes, sur la complexité des situations vécues, la variété des trajectoires suivies, la multiplicité des facteurs associés à l'itinérance. De plus, un questionnement sur les solutions à apporter à l'itinérance et sur les modes d'intervention adaptés aux réels besoins de ces personnes force les différents partenaires à revisiter les images acquises, à les déconstruire et à laisser apparaître la diversité des sens donnés par les sujets agissants que sont les personnes itinérantes, afin de mieux comprendre ce phénomène auquel les solutions sont pour le moins à inventer (Roy et Duchesne, 2000, p. 241).

Tableau 15.1

Le processus de désinsertion [1]

L'élargissement de la définition de l'itinérance affecte directement l'évaluation de l'ampleur du phénomène. Plusieurs enjeux semblent liés à cet élargissement: le risque de se sentir submergé par l'ampleur du phénomène, de stigmatiser des groupes et des populations, le risque de diluer les efforts pour contrer le phénomène. Cet élargissement de la définition peut, d'une part, être porteur d'une réflexion nouvelle sur les modes d'intervention en amont de la désaffiliation et, d'autre part, soutenir la réflexion sur ce qui se passe pour une population de plus en plus nombreuse dans nos "bucoliques" régions.

Au cours des quatre dernières années, nous sommes passés de l'idée de personnes sans abri ou itinérantes au phénomène de l'itinérance invisible, puis à celui de l'instabilité résidentielle; nous sommes passés des personnes concernées, victimes ou artisans de leur propre malheur, aux processus ou aux chemins dans lesquels elles sont engagées à la fois individuellement et socialement; nous en sommes rendus, à l'instar de Michel Simard, à parler de situations d'urgence sociale:

Une situation d'urgence sociale, ce n'est pas une façon de vivre même très marginalisée. Ce n'est pas la façon de vivre d'individus qui couchent dehors et mendient, par exemple; mais plutôt les conditions particulières qui font que cet individu ne peut faire autrement que de mendier et coucher dehors ou, encore pire, les conditions qui font qu'il ne peut même plus mendier pour assurer sa subsistance (Simard, 2007, p. 7).

CONCLUSION

L'étude sur l'itinérance dans les Laurentides vient confirmer le portrait général de l'itinérance rurale. Cela dit, est-il possible de parler d'itinérance rurale? À partir du seul cas des Laurentides, nous serions tentés de parler davantage d'instabilité, de grande vulnérabilité, de fragilités sociales, donc, d'un engagement évident dans le processus de désaffiliation. Si l'itinérance est considérée strictement comme phase finale du processus de désinsertion, cette forme apparaît évidente dans certaines petites localités, mais elle reste assez marginale ailleurs sur le territoire. Parallèlement, l'invisibilité d'un phénomène qui touche toutes les régions rurales, au Québec, au Canada et ailleurs, entraîne avec elle une absence quasi totale de services "dédiés". Cette invisibilité permet d' "oublier" les grandes difficultés à se loger en région, de même que l'affaiblissement des conditions économiques, mentales et physiques d'une population plus numériquement importante qui se voit souvent contrainte de venir grossir les rangs des sans-abri des centres urbains. Ce déracinement détruit souvent ce qui restait de motivation, de dignité, d'espoir, de confiance en soi et en l'autre; se renégocie alors l'identité dans la marginalité, dans la rue, dans la lutte pour la survie.

Les études portant sur l'itinérance qui ont été réalisées au cours des dernières années en milieu rural nous portent à croire que ce phénomène est en nette progression et qu'il touche de plus en plus de personnes. Cette réalité entraîne nécessairement une remise en question des pratiques et politiques actuelles en matière d'insertion, de soutien et de services offerts à ces populations dans leurs régions respectives.

La lecture des différentes recherches en milieu rural présentée ici soulève plusieurs questions, notamment sur les raisons de cette migration "contrainte" vers les centres urbains, sur la disponibilité et l'accès aux services, l'anonymat et le rejet par la communauté d'origine... Les crises vécues dans les centres urbains face au gonflement de la population itinérante semblent avoir soulevé, d'une part, des réactions de contrôle et de répression de la part des autorités municipales (Laberge et Roy, 2003) et, d'autre part, un essoufflement des ressources dites "dédiées", de moins en moins suffisantes pour répondre aux demandes et aux besoins croissants de cette population qui se transforme: jeunes de plus en plus jeunes, familles, personnes vivant des difficultés multiples.

La littérature consultée portant sur le phénomène de l'itinérance rurale pose plusieurs questions sur les enjeux liés à l'affaiblissement du tissu familial et social, des structures en place ainsi qu'aux vulnérabilités sociales grandissantes. La recherche sociale en milieu rural, et plus précisément sur l'itinérance, étant relativement récente, plusieurs questions restent encore à explorer.

  • [1] Cette synthèse a été produite à partir de la littérature sur la question et de nos propres observations.
 
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