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S'INTERROGER SUR SOI DANS LA RUE

Cette section est construite à partir des propos que les femmes nous ont livrés. Ceux-ci sont intéressants et instructifs et ils constituent la base empirique à partir de laquelle nous aborderons, dans la section suivante, les réponses apportées à la quête de sens. Les données que nous avons recueillies au cours des entrevues ont été analysées en fonction de trois grandes thématiques. La première thématique porte sur la catégorie style de vie (une dimension de la structure du soi adaptatif que nous avons évoquée au tableau 16.1). Dans cette thématique, nous dégageons quatre balises à partir desquelles se constitue le questionnement sur la représentation de soi: 1) modalités de la vie itinérante; 2) représentation du style de vie; 3) relation entre la représentation du style de vie et les catégories; 4) désir de sortir de la rue. La deuxième thématique décrit les étapes du questionnement de soi. La troisième thématique met en relation la représentation de soi des femmes interviewées et les étapes que celles-ci franchissent tout au long de leur parcours dans l'itinérance.

"Style de vie" et catégories du soi

Afin de saisir les représentations du mode de vie à la rue, nous avons analysé le contenu de la catégorie style de vie qui, dans le modèle de L'Ecuyer, découle de la sous-structure activité du soi et de la structure du soi adaptatif; il renvoie "à la description du mode général de vie" (1994, p. 58). Pour les besoins de notre propos nous avons synthétisé nos données et les avons présentées dans le tableau 16.2. Comme on peut le voir, celui-ci contient trois types d'informations différentes: des données nominales concernant les femmes (nom fictif, âge, temps d'instabilité résidentielle); la catégorie générale "style de vie", qui renvoie à la perception générale qu'ont les femmes de leur propre expérience de vie à la rue; les catégories plus spécifiques qui construisent le soi et qui sont au nombre de 27.

Tableau 16.2

Les relations entre le style de vie et les catégories du soi*

Noms

Renée

Francine

Jeannine

Lynda

Christine

Axelle

Pascale

Florence

Isabelle

Âge

19 ans

20 ans

22 ans

20 ans

25 ans

33 ans

37 ans

55 ans

42 ans

Temps d'instabilité

2 ans

2 ans

5 ans

7 mois

5 ans

19 ans

19 ans

5 ans

3 mois

Style de vie**

+

+

+

-

-

-

-

-

+

Catégories du soi:

Apparence

+

-

-

Physique/Santé

+

+

-

Objets

-

-

-

-

-

-

Personnes

-

+

-

-

-

-

+

Aspirations

+

+

+

+

+

+

+

+

+

Activités

-

Sentiments

-

-

-

Intérêts

-

Capacités

-

Qualités/Défauts

Rôks***

Consistance

Idéologie

Identité abskaite

Compétences

Valeur personnelle

Stratégies

d'adaptation

-

+

Autonomie

Ambivalence

Dépendance

Actualisation

+

+

+

Réceptivité

Domination

Altruisme

Sexualité

-

-

Réf. Autres

+

-

-

Opinions Autres

-

* Nous n'avons pas retenu pour analyse la catégorie "dénomination simple" (sexe, date de naissance, lieu de résidence, etc.).

** Perception générale du style de vie.

*** Comme aucune valeur ne peut être donnée à ces catégories (voir la note 19), nous indiquons leur mention dans le discours par le signe...

16.2.1.1. Modalités de la vie dans l'itinérance

Les modalités de la vie dans l'itinérance rapportées par les femmes interviewées sont de nature diverse. Nous les avons synthétisées sous forme de six énoncés: 1 ) Survivre dans la me est souvent associé à des pratiques, telles que la prostitution, la consommation et à la vente de drogues, qui se conjuguent pour constituer un cercle vicieux prostituticm-drogues-rue inextricable (Axelle). D'autre part, les dangers liés à ces pratiques sont tout aussi considérables: viol, harcèlement policier, prison, mais aussi la brutalité des autres itinérants inhérente à ce mode de vie; 2) La me entraîne des réactions sociales négatives. En effet, les femmes vivant à la me s'exposent à des remarques négatives de la famille, à l'absence de reconnaissance tant de la part de leurs pairs que de celle de la population en générale. Dans certains cas, celui qu'elles considéraient comme un ami, voire leur conjoint abuse d'elles; 3) La vie dans l'itinérance implique aussi de vaquer quotidiennement à la satisfaction des besoins de base. Cela demande temps et énergie et on doit refaire inlassablement les mêmes démarches avec le sentiment de répétitivité et d'ennui que cela implique: Je fais rien de mes journées, dit Lynda; 4) La vie à la me constitue un stress important qui s'accroît grandement quand cela concerne ses propres enfants. En effet, les femmes à la me qui ont des enfants craignent constamment que la DPJ (Direction de la protection de lajeunesse) ne leur en enlève la garde et limite ou carrément interdise les droits de visite. 5) La me peut être vécue comme un univers enfermant qui peut entraîner des sentiments dépressifs. C'est dans cette optique que Lynda affirme: Moi j'aime vraiment pas ça là... c'est déprimant; 6) Enfin, la rue constitue aussi un danger pour la santé physique: J'suis pus capable, ça me rend malade (Pascale).

16.2.1.2. Représentation du style de vie

Comme l'indique le tableau 16.2, la catégorie "style de vie" se décline à la fois positivement et négativement selon les participantes à l'étude[1]. En fait, quand la représentation est qualifiée de positive, ce n'est pas tant parce que les femmes font l'éloge de ce style de vie ou parce qu'elles affirment avoir délibérément choisi de vivre dans la rue, mais bien parce que leur condition de vie actuelle est jugée satisfaisante. Sur les neuf femmes rencontrées, quatre ont un discours positif concernant ce mode de vie. Par exemple, Isabelle en parle comme d'une autre expérience de la vie, alors que Renée dit que c'est une certaine manière de vivre, peut-être pas la meilleure et qu'il faut se compter chanceux d'avoir les ressources qui aident les personnes dans cette situation. Cette situation de vie est même considérée comme une expérience enrichissante, une occasion de croissance personnelle même si, pendant deux ans, ça été un combat de rue: c'est, tu protèges ta peau, disent Francine et Jeannine.

Par ailleurs, cinq participantes (Christine, Axelle, Pascale, Lynda et Florence) décrivent ce milieu négativement, comme une épreuve: "Parce que t'es dans la rue, c'est une survie... c'est pas cool d'être dans la rue... c'est déjà l'enfer ici." Certaines sont plus explicites et décrivent ainsi l'impact de la vie itinérante sur leur valeur personnelle: "J'ai une très mauvaise estime de moi" (Christine).

Le tableau 16.2 indique aussi que la représentation positive ou négative varie selon les catégories. Ainsi, la catégorie "aspirations" est positive chez toutes les participantes, alors que la catégorie "objets" est négative chez presque toutes les participantes. Dans la même veine, le tableau 16.2 indique que certaines catégories sont mentionnées par plus de participantes que d'autres.

16.2.1.3. Relation entre la représentation du style de vie et les catégories

Des différences intéressantes se profilent lorsqu'on met en relation les diverses catégories du soi et la représentation positive ou négative [2] du style de vie que nous venons de présenter.

Pour les cinq femmes dont la représentation est négative, les diverses catégories de la représentation de soi associées à la vie dans la rue se caractérisent par leur caractère contraignant. Arrêtons-nous à deux exemples:

Lynda dit: "Je peux pas faire grand-chose comme personne dans la rue" (activités, goûts, intérêts); Florence révèle pour sa part: "Je me sens ligotée, attachée, étouffée", faisant référence à un sentiment d'impasse (affectif, émotionnel, etc.).

Dans le cas des femmes pour qui la représentation est positive, les diverses catégories de la représentation de soi associées à la vie dans la rue revêtent un caractère de passage obligé. Par exemple, Francine dit: "Moi c'est le destin [qui l'a conduite à la rue], je crois très bien qu'on a une mission sur la terre (idéologie), j'avais besoin d'obstacles [... ] pour comprendre des affaires" (actualisation de soi). À la suite de quoi: "je sais que moi je serais capable de le réaliser [son rêve de devenir chanteuse populaire], c'est juste que j'attends d'être stable, d'être plus stable que je le suis, pour m'impliquer là-dedans" (aspiration).

16.2.1.4. Désir de sortir de la rue

À l'analyse de la catégorie "aspirations", les données ont montré que certaines participantes parlaient de leur désir de sortir de la rue. Nous avons retenu ces propos à cause de leur importance dans le questionnement sur la représentation de soi. Ils sont, de fait, formulés explicitement par quatre participantes (Axelle, Lynda, Isabelle et Christine), et exprimés indirectement par deux autres (Florence et Pascale); trois femmes (Renée, Francine et Jeannine) ne font nullement mention de ce désir.

Le désir de sortir de la rue se construit autour de trois caractéristiques: 1) il peut être profond et soutenu par des aspirations réalistes ou des conditions susceptibles de lui donner de la crédibilité (comme retourner aux études quittées en 4e secondaire pour Lynda), ou encore superficiel, appuyé par de vagues aspirations ou des projets en bonne partie irréalistes et non concrètement appuyés (retourner au mode de vie nomade pour Florence); 2) il peut être trompeur, soutenu qu'il est par un projet qui risque d'avoir un effet contraire à celui souhaité (aspirer à fonder une maison de thérapie, ce qui aura pour effet de maintenir la participante dans le milieu de vie itinérant [Christine]; 3) enfin, il peut être lié à l'amélioration des conditions de vie, sans toutefois dénoter une volonté de sortir du milieu de l'itinérance (comme le désir de Pascale de se trouver un logement dans le réseau des services pour sans-abri).

Le désir de sortir de la rue est mentionné par cinq des six femmes interviewées qui ont une représentation négative du style de vie (Axelle, Lynda, Christine, Florence et Pascale); seule Isabelle, qui a une représentation positive de la vie à la rue, évoque tout de même le désir d'en sortir.

  • [1] Ces appréciations ou commentaires prennent la forme d énoncés du type: "Je n'aime pas être à la rue" ou "Je me débrouille avec ce que j'ai". Par ailleurs, la catégorie "style de vie" regroupe aussi une multitude d'énoncés mettant en relation le style de vie et d'autres catégories constitutives du modèle de L'Ecuyer. Ces énoncés témoignent donc de l'impact du style de vie itinérant sur l'organisation interne de la représentation du soi tel que le perçoivent les participantes. Les participantes tiendront alors des propos de ce type: "Je suis dans la rue, je n 'ai rien. J'ai seulement mes vêtements." En reliant ainsi, dans un même énoncé, deux catégories du modèle de L'Ecuyer - en l'occurrence style de vie et possession d'objets -, la participante décrit l'impact qu'a son style de vie sur une catégorie du soi matériel.
  • [2] Des valeurs (+ -) ont été attribuées en fonction de la perception qu'ont les participantes de l'impact de leur style de vie (itinérant) sur chacune des catégories du Soi. Par exemple, pour Renée et Francine, qui affirment que le fait de marcher quotidiennement contribue au maintien de leur forme physique, nous avons attribué une valeur positive à l'impact du "style de vie" sur la catégorie "condition physique et santé". À l'inverse, Pascale souligne que son "style de vie" aggrave son état de santé (impact négatif). Il y a toutefois cinq catégories pour lesquelles cette attribution de valeur ne peut être faite: dénomination simple, consistance, idéologie, rôle et identité abstraite.
 
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