Menu
Home
Log in / Register
 
Home arrow Law arrow litineМЃrance en questions

Relation entre les étapes et le questionnement sur soi

Après avoir présenté les quatre balises du questionnement sur la représentation de soi des femmes vivant dans la rue et dégagé ses trois étapes, nous abordons une troisième thématique: celles des relations entre les balises et les étapes du questionnement. Comme nous le verrons, leur analyse révèle des représentations de soi contradictoires dans le discours des femmes qui nécessitent de leur part la recherche d'un sens à donner à ces représentations.

L'examen du tableau 16.3 dans lequel les balises du questionnement de soi sont réparties selon les trois étapes et leurs sous-groupes dévoile les contradictions suivantes dans la représentation de soi. Par exemple, les participantes se représentent les conditions de vie comme extrêmement difficiles tout en ayant une représentation positive du mode de vie. Ou elles ne désirent pas sortir de ce mode de vie (celle du groupe "ne pas bouger") ou s'y enlisent depuis longtemps (celle des autres groupes) bien qu'elles aient une représentation très négative des conditions de vie. La question qui se pose alors est la suivante: comment les participantes vont-elles résoudre la question du sens à donner à ces représentations contradictoires? Reprenons les étapes les unes après les autres pour y découvrir le sens donné par les femmes.

La première étape comprend deux attitudes. L'attitude "en sortir" est celle de Lynda et d'Isabelle. Isabelle sert d'exemple.

Tout en reconnaissant que les conditions de vie sont difficiles et qu'elle a le désir d'en sortir, Isabelle (trois mois d'instabilité résidentielle) a une représentation positive de son style de vie. Elle donne sens à ces différentes représentations en disant qu'elle vit une période de transition avant de se réinstaller à quelque part et d'avoir su tirer profit de sa situation.

La deuxième attitude, "ne pas bouger", est adoptée par trois participantes, Renée, Jeannine et Francine, qui reconnaissent que leurs conditions de vie sont difficiles tout en ayant à la fois une représentation positive du style de vie, aucun désir d'en sortir et des aspirations positives dans le futur. Comment résoudre ces incohérences dans leur discours? En disant qu'elles vivent un passage obligé. Par exemple, Jeannine souligne: "Si je suis dans la rue, c'est peut-être parce que j'ai des choses à travailler. Je réussis à mener une bonne vie pis à être heureuse; pour l'instant je veux juste apprendre à être plus responsable."

Tableau 16.3

Étapes du questionnement sur la représentation de soi

Étape 1

"Je suis dans la rue

*

Étape 2 S'illusionner

Étape 3 "Quand t'es itinérante"

Étape 3 "Quand t'es itinérante"

Sous-groupes

En sortir

Ne pas bouger

Identification

Conflit

Participantes

Isabelle et Lynda

Renée, Jeannine et Francine

Christine

Pascale

Axelle et Florence

Conditions

difficiles

Oui

Oui

Oui

Oui

Oui

Représentation de la rue

Positive ou négative

Positive

Négative

Négative

Négative

Présence

d'aspirations

positives

Oui

Oui

Oui

Oui

Oui

Désir de sortir

de la rue

Oui

Non

Oui

Oui

Oui

Que fais-je dans ce milieu?

Je vis une période de transition

Je vis un passage obligé

Pas de réponse

Caractère

contraignant

Caractère

contraignant

Qui suis-je?

-

-

Je suis itinérante

Je ne veux pas être itinérante

Dans l'étape intermédiaire, Christine reconnaît aussi que les conditions de vie sont difficiles. Elle a toutefois une représentation négative du style de vie, le désir d'en sortir, et les aspirations sont positives. Mais elle vit cette situation d'itinérance depuis cinq ans. Cette femme se réfugie, comme solution, dans l'aspiration d'ouvrir une maison de thérapie. Puisque, manifestement, ce projet ne lui permettra pas de sortir de la rue dans un futur immédiat, nous avons nommé sa solution "s'illusionner". Celle-ci permet de dire tout haut je veux m'en sortir tout en ne sortant pas de la rue. C'est l'entre-deux, laissant en suspens une réponse qui donnerait sens à ses représentations de soi.

Dans la troisième étape, on retrouve les mêmes caractéristiques, si ce n'est que les participantes, plus âgées, vivent une période qui se prolonge davantage dans l'itinérance. Ces femmes portent aussi un regard critique sur leur style de vie. Vu le temps passé dans la rue, elles ne peuvent évoquer ce que nous avons appelé "le passage obligé". Elles en parlent plutôt comme d'un milieu ayant un "caractère contraignant". Axelle mentionne "J'ai pas personne", faisant référence à un épuisement du réseau relationnel. Mais cette réponse ne résout pas les contradictions entre les représentations de soi. Où trouver la réponse? Dans un questionnement sur leur "identité de soi" selon les termes du modèle expérientiel-développemental, à savoir "Qui suisje?". Deux cas de figure se dégagent: le conflit et l'acceptation.

Le premier terme, le conflit, est suscité par l'adoption d'une représentation de soi en tant qu'itinérante. Prenons l'exemple de Florence, qui refuse de se reconnaître comme telle. Durant la majeure partie de sa vie adulte, elle pouvait rationaliser son "identité de soi" comme étant celle d'une bohémienne. Mais, depuis cinq ans, sa situation lui renvoie l'image d'une itinérante au sens de sans-abri. Son conflit est le suivant: ne pas accepter l'identité abstraite d'itinérante, tout en sachant que "la magie ne fonctionne plus" et qu'elle ne peut se soustraire à ce mode de vie. Elle est piégée . Elle doit maintenant faire face à une situation qui nécessite une transformation majeure d'elle-même et l'acquisition de nouvelles compétences. Elle s'en sent probablement incapable. Autrement dit, l'ampleur de la tâche dépasse ses compétences et ses capacités, et cette femme considère peut-être qu'elle n'a plus les ressources pour surmonter la situation. Comme cela devient de plus en plus impossible, elle est envahie par l'idée d'attenter à ses jours. Autrement dit, ce qu'elle a fui toute sa vie l'a rattrapée: l'itinérante (déguisée) refuse encore d'intégrer l'identité dans son soi, mais cela lui est de plus en plus difficile.

Le deuxième cas de figure est l'acceptation de "l'identité de soi" en tant qu'itinérante. Comme nous l'avons dit précédemment, Pascale s'est intégrée dans ce milieu et y trouve sa satisfaction. Mais son type d'intégration, bénévole dans une ressource pour itinérantes où elle trouve son réseau social, soulève la question suivante: adopte-t-elle vraiment une représentation de soi comme itinérante?

Vexliard mentionne, dans son modèle, que l'adoption de la représentation de soi comme itinérant se produit quand on prend conscience de "l'ensemble des moyens que l'on est obligé d'employer pour subvenir aux besoins élémentaires de la vie, lorsque l'emploi des moyens socialement reconnus est devenu impossible. Le nouveau procédé situé hors des règles du jeu habituel consiste essentiellement à recevoir sans rien donner en échange" (Vexliard, 1950, p. 634). Pascale s'est insérée dans le réseau des ressources en itinérance et accepte d'y satisfaire ses besoins identitaires, affectifs, sociaux et matériels selon les modalités de ce milieu. Mais elle fait du bénévolat et en retire une satisfaction plus grande que celle des personnes qui bénéficient de son travail. Cet exemple indique que la représentation de soi en tant qu'itinérante est une représentation complexe, pouvant prendre diverses formes, comme celle d'adhérer aux valeurs et aux modalités de fonctionnement des ressources pour personnes seules et itinérantes pour satisfaire ses besoins[1], tout en gardant sa capacité de donner en échange, comme dans le cas de Pascale. Mais, au-delà de cette complexité, l'exemple de Pascale ne montre-t-il pas qu'au cœur d'une représentation de soi comme itinérante demeure le désir de liens et d'échange social avec autrui, base des aspirations positives présentes chez toutes les femmes interviewées?

CONCLUSION

Cette étude exploratoire auprès de neuf femmes vivant un épisode d'itinérance plus ou moins long visait à mieux connaître leurs représentations de soi, plus précisément à mieux comprendre comment se construit le questionnement sur le soi en situation d'itinérance. Située dans le cadre théorique du career process, l'étude a adopté le modèle expérientiel- développemental du soi qui permet de mesurer les divers aspects de la représentation de soi et d'analyser leurs interrelations. Le recours à ce modèle a mis en évidence que les femmes en situation d'itinérance développent un questionnement sur leur représentation de soi en trois étapes, fondé sur quatre thématiques: les modalités de la vie itinérante, la représentation du style de vie, sa relation avec les catégories du soi et le désir de sortir de la rue. La configuration de ces quatre thématiques varie à chaque étape et sous-tend un changement dans le questionnement. À la première étape, le questionnement porte sur le sens de la vie dans la rue, c'est-à-dire sur les raisons pouvant expliquer qu'elles vivent une telle situation, suivie d'une étape intermédiaire marquée par un questionnement peu défini. La troisième étape est caractérisée par un questionnement sur le sens de son existence dans la rue.

À chaque étape, la réponse au questionnement varie. Durant la première étape, les femmes soutiennent qu'elles vivent soit une période de transition, soit un passage obligé dans la rue, la différence s'expliquant en partie par la présence ou l'absence du désir de sortir de la rue (et le temps passé dans la rue). Au cours de la deuxième étape, le questionnement est moins défini et aucune réponse n'a pu être décelée, comme si la femme vivant cette étape semblait ambivalente sur le sens à donner à ce mode de vie. À la troisième étape, au questionnement sur le mode de vie les femmes répondent qu'il revêt un caractère contraignant. Mais comme cela ne donne pas un sens à ce mode de vie, elles sont amenées à se poser une autre question plus susceptible de donner ce sens: Qui suis-je? La réponse à ce questionnement est l'objet d'un conflit selon les femmes: je suis itinérante ou je ne veux pas être itinérante.

Ces résultats vont dans le sens des études qui ont montré que vivre dans la me met à l'épreuve la représentation de soi et qu'avec le temps la représentation de soi peut devenir celle d'une itinérante. Mais ce n'est pas une lutte pour garder une représentation de soi positive. Les données de la recherche indiquent plutôt que c'est une lutte pour donner sens à des représentations de soi contradictoires entre elles sous certains aspects. Et lorsque les femmes adoptent une représentation de soi en tant qu'itinérante, cela ne veut pas dire qu'elles soient des sans-abri; c'est plutôt qu'elles ont choisi de satisfaire leurs divers besoins dans les ressources de ce milieu de vie.

Le modèle de questionnement sur la représentation de soi des femmes vivant dans la rue que nous avons dégagé demeure en grande partie théorique, car il ne s'appuie que sur un nombre très restreint d'entrevues. De plus, il laisse en suspens un grand nombre de questions, les données ne pouvant fournir de réponses. Malgré ces lacunes, il demeure un modèle pouvant indiquer des pistes de compréhension du sens donné par les femmes à un mode de vie très difficile.

  • [1] Lucchini évoque que "l'attachement et le sentiment d'appartenance au monde de la rue sont forts lorsqu'il [l'enfant] y trouve une place qui satisfait ses différents besoins (identitaires, affectifs, sociaux, matériels) (2001, p. 75).
 
Found a mistake? Please highlight the word and press Shift + Enter  
< Prev   CONTENTS   Next >
 
Subjects
Accounting
Business & Finance
Communication
Computer Science
Economics
Education
Engineering
Environment
Geography
Health
History
Language & Literature
Law
Management
Marketing
Mathematics
Political science
Philosophy
Psychology
Religion
Sociology
Travel