CHAPITRE 17. AGIR SUR SA SANTÉ EN SITUATION D'ITINÉRANCE [1]

Roch Hurtubise

Shirley Roy

Marielle Rozier

Daphné Morin

L'itinérance est reconnue comme une source de grande vulnérabilité et une préoccupation constante pour les intervenants de la santé. Les populations en situation d'itinérance sont difficilement accessibles et souvent perçues comme réfractaires aux pratiques habituelles de soins, de traitement et de prévention. La diversité des besoins en matière de soins et de services de santé constitue un défi important pour l'intervention (Carrière, Hurtubise et Lauzon, 2003). Dans ce texte, nous présentons les résultats d'une recherche qui permet de mieux saisir le rapport à la santé et à la maladie des personnes itinérantes et d'interroger les pratiques et services qui leur sont destinés.

Les problèmes de santé physique qu'éprouvent les personnes itinérantes sont généralement associés à leurs conditions de vie. En effet, ces personnes sont confrontées à un ensemble de problèmes spécifiques: hypothermie, coups de chaleur, dermatoses, parasites, intoxication, surdose, tuberculose[2], carences nutritives, etc. (Raynault, 1996; Weinreb et al., 2005). Une littérature importante tend à démontrer que les problèmes de santé des personnes itinérantes sont plus chroniques et que de nouveaux problèmes se sont ajoutés (Ambrosio et al., 1992; Daly, 1990; Fournier, 2001; Hatton et Fisher, 1999; Martens, 2001; Power et al., 1990; Victor, 1997; De Matteo et al., 1999; Marks et al., 2000; Roy et al., 2000, 2003; Koegel, 1992; Anderson, 1996; MSSS, 1997a; Raba et al., 1990). Parmi ceux-ci, le virus d'immunodéficience humaine (VIH)/sida[3], qui s'avère être une maladie endémique importante (O'Connell, 2005; Wright et al., 1998; Hwang et Dunn, 2005; Perreault, 1994; Davidson, 2004).

Les personnes itinérantes, vulnérables en ce qui concerne leur santé physique, ne posséderaient pas une grande capacité à mobiliser les ressources disponibles autour d'elles et à prendre soin d'elles-mêmes (Boydell et al., 2000; Laberge et al., 2000a). Souvent, aussi, leurs problèmes s'aggravent parce qu'elles attendent trop longtemps avant de consulter (Desai et Rosenheck, 2005). Réputées pour être de "mauvaises" utilisatrices des services, les personnes itinérantes auraient tendance à réagir seulement en situation de crise (Marks et al., 2000; Stein, Lu et Gelberg, 2000) et à utiliser surtout les services d'urgence des centres hospitaliers (Kushel et al., 2001; Swanborough et Parkes, 1994; Thibaudeau, 2000).

Les difficultés rencontrées dans leurs rapports quotidiens avec les ressources en santé (difficultés d'ordre interpersonnel, relationnel, problèmes de perceptions négatives et de non-conformité aux règles des établissements, etc.) complexifient davantage leur situation. En fait, malgré des besoins importants, les personnes itinérantes sont les personnes les moins bien servies par les services de santé, tant pour la prévention que pour l'intervention (Webb, 1998; Roy et al., 2006a).

Une meilleure compréhension des représentations de la santé et de la maladie, du risque et de la prévention chez les populations itinérantes permettrait d'améliorer les actions publiques en matière de santé. Très souvent, les témoignages des personnes itinérantes sont révélateurs d'un écart entre les perceptions et les priorités des professionnels et celles des usagers des services, écart qui illustre les difficultés de compréhension des attentes et des rôles respectifs de chacun. L'analyse des représentations sociales offre une perspective fructueuse pour saisir ces jeux de dynamiques parfois contradictoires, parfois complémentaires des représentations de la santé et de la maladie. En effet, les théoriciens des représentations sociales ont noté les rapports complexes qui existent entre action et représentations (Jodelet, 1989; Paicheler, 1999). Si ces dernières comportent toujours une part créative, c'est-à-dire sont l'expression d'un sujet dans son interprétation du monde et des autres, elles témoignent simultanément de l'appartenance sociale des individus (intériorisation d'expériences, de modèles de conduite et de pensée inculqués ou transmis) et des formes d'action mises en œuvre en matière de santé (Jodelet, 1989).

Pour les personnes itinérantes, ce double mouvement de création et d'adaptation se fait dans le contexte particulier de la vie dans la rue, qui transforme de façon importante, voire radicale, les représentations de la vie et des rapports interindividuels et sociaux. La perception de soi et les repères temporels s'en trouvent tout aussi affectés. En effet, la projection de soi est réduite aux contraintes de l'immédiat et de la quotidienneté. Dans un tel contexte, le choix et l'organisation des actions se font selon des priorités différentes, mettant l'accent sur la nécessité de survivre (manger, dormir, se désennuyer, etc.), reléguant les idées de planification et de futur à un projet lointain. Par ailleurs, de nombreux travaux mettent en évidence que l'expérience de la rue affecte de façon très négative l'image de soi, la perception de sa propre valeur et de sa capacité personnelle à s'en sortir (Snow et Anderson, 1993).

  • [1] L'analyse est basée sur les entrevues réalisées dans le cadre de deux recherches. La première recherche, "Construction identitaire et représentations de la maladie chez les personnes itinérantes", a été financée par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) de 2000 à 2003. La seconde, "Représentations du risque et de la maladie (VIH/sida) chez les personnes itinérantes", a été financée par le Conseil québécois de la recherche sociale (CQRS) et par le Centre québécois de coordination sur le sida (CQCS) de 2001 à 2003.
  • [2] En ce qui concerne la tuberculose, par exemple, le nombre de personnes itinérantes ayant contracté cette maladie est de trois à six fois plus élevé que dans les milieux de la prostitution (survival sex) (Myers étal., 1995; Haley étal., 2002; Gendron, 2001; Bruneteaux et Lanzarini, 1999; Roy et Duchesne, 2000; Weeks et al., 1998) ou dans la population en général (Weinreb et al., 2005).
  • [3] La progression de cette maladie s'explique entre autres par le partage de seringues souillées au moment de la consommation de drogues intraveineuses et par des pratiques sexuelles non protégées, que ce soit dans des rapports privés ou marchands.
 
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