Menu
Home
Log in / Register
 
Home arrow Law arrow litineМЃrance en questions

L'agir bricolage: faire avec

Contrairement au cas précédent, la dominante est, ici, la présence d'un agir en matière de santé, essentiellement défini par la mise en œuvre d'une réponse à la maladie. La maladie structure l'action pour une amélioration potentielle, une prise en compte de l'état de malade. La maladie vient de l'intérieur. Elle est là, on sait qu'elle va finir par frapper mais on ne sait pas quand. C'est une maladie terroriste, un envahisseur/occupant qui peut frapper n'importe quand, prêt à vous avaler, à occuper totalement votre espace. C'est une entité autonome qui va se manifester à l'intérieur de soi et qu'il faudrait tenir en respect. Si la maladie se rapproche, elle pourrait prendre toute la place et s'accompagner d'une détérioration de l'image de soi (ne plus être un être humain digne de reconnaissance, devenir un numéro, avoir un statut d'itinérant, passer de celui de sans domicile fixe à celui de schizophrène malade mental stigmatisé, par exemple). La voie par laquelle la maladie arrive est parfois celle des idées. En conséquence, il s'agit de chasser l'idée, de ne pas y prêter attention afin qu'elle n'existe pas, pour que "les petits bobos ne sortent pas".

Dans cette logique, l'individu est campé dans la distanciation: il faut tenir à distance la maladie toujours présente. Elle est là, plus ou moins tapie (en soi ou dans son milieu). On est en situation de sursis parce qu'on sait que la maladie est là et qu'elle peut se développer. C'est une période de latence: cette séquence peut se prolonger en étant vigilant mais, si l'on n'y prend pas garde, elle peut se terminer brutalement.

Si l'on veut maintenir la maladie loin de soi, empêcher qu'elle s'installe, on doit lutter et déployer différentes stratégies. On est dans une zone de turbulence qui impose de s'accrocher. La dynamique de cette logique est celle de la corde raide. L'équilibre est très fragile, extrêmement fragile. On peut basculer dans la maladie à n'importe quel moment et en l'espace de très peu de temps. Une mauvaise nouvelle peut tout faire chavirer. Et là, les conséquences s'apparentent à celles d'un barrage qui vient de lâcher. La maladie commande donc un éveil maximal n'autorisant aucune relâche: il faut être continuellement aux aguets. Elle ne laisse aucun repos, car le danger est toujours là. On n'est à l'abri nulle part.

Qui plus est, on ne fait pas ce qu'il faut pour éviter la maladie. La perspective est celle de l'échec, inscrite dans un pattern auquel il est difficile de se soustraire: une négligence de soi, malgré l'obligation de ne pas être malade, et l'impossibilité de faire ce qu'il faut: ne plus boire par exemple, ne plus consommer de drogue, ne plus répéter ce que l'on sait amener des problèmes. L'échec renvoie à la défaillance, à une faute personnelle, individuelle puisque l'on est négligent devant ce que l'on doit faire. Dans cet univers de représentation, la maladie vient de soi et se présente comme une faiblesse, une sorte d'autopunition, une erreur. Cette fabrication de la maladie par soi-même s'inscrit dans un cycle qui favorise une répétition des comportements et une reproduction des problèmes.

Pour l'essentiel, c'est au savoir d'expérience qu'on se rapporte; celui- ci repose sur l'expérience répétée de l'échec, sur une compréhension des dynamiques qui conduisent à cette reproduction, tant du point de vue des faiblesses et des carences personnelles que de celui de la difficulté à accéder à des ressources. L'expérience renouvelée de l'échec est un savoir cumulé duquel il devrait être possible d'apprendre et de tirer des leçons.

La connaissance est ici décrite du point de vue d'un idéal d'apprentissage. A travers les rechutes ou les échecs, l'individu devrait apprendre, et ainsi disposer de la connaissance suffisante pour arriver à les éviter. Toutefois, cette connaissance accumulée apparaît plutôt gelée, non catalysée; elle ne permet pas d'amorcer le changement attendu. Cette connaissance permet le développement de la culpabilité chez celui qui ne met pas en pratique ce qu'il sait être bon pour lui.

De la même manière, on se fonde sur ses expériences passées avec les services de santé, sur sa connaissance des critères d'accès et des règles de soin pour les avoir expérimentés et sur sa connaissance de soi (mon système je le connais) pour expliquer et donner du sens aux pratiques variables mises en œuvre dans la mobilisation des ressources. Parfois on y a recours, parfois non. En vertu de ce même savoir d'expérience on évalue les traitements offerts par les services de santé comme des traitements inadaptés, inefficaces, ou encore on pense que l'accès est parsemé de tant d'obstacles pour les gens de sa condition qu'il constitue un véritable chemin de croix. On l'emprunte à l'occasion, mais il nous ramène là où on était.

Dans tous les cas, la posture de l'individu est celle de la lutte, du combat au cours duquel s'instaure un rapport dynamique entre soi et la maladie qui peut prendre la forme d'un combat intérieur ou de stratégies de protection. Dans tous les cas, l'enjeu est de garder la maladie à distance sous peine de perdre le contrôle, de tomber malade et de succomber. La maladie contraint à un combat perpétuel où son meilleur allié est soi-même. La maladie commande une conscience aiguë de son omniprésence pour qu'il soit possible de la maintenir loin de soi. Ce combat constitue un travail de tous les instants, une assiduité à toute épreuve, jamais définitifs ou achevés. Aucun relâchement n'est possible. Le soi est omniprésent face à une maladie omniprésente. On peut se demander si, dans cette logique, se tenir à l'écart de la maladie ne commande pas de se tenir à l'écart du monde puisque le social est associé à un enfer.

Face à la prescription, au monde connu des normes de santé, au "il faudrait", l'agir se caractérise par l'intention: celle de faire un jour ce qu'il faudrait pour être en santé, "fonctionner", sortir de la maladie, s'extirper de là. Cette logique est empreinte d'un ras-le-bol des "agir-maladie" décrits comme des patterns dont on n'arrive pas à s'extraire et qui expliquent la condition dans laquelle on se trouve par sa faute. L'individu jongle en permanence avec l'injonction de transformer sa situation et la lassitude de l'éternel recommencement accompagné du doute de ne jamais mener à bien cette opération.

L'action, quant à elle, se caractérise par un rappel continu des faiblesses, des erreurs et des incapacités personnelles. L'action posée n'est pas celle qui devrait l'être, qui protégerait, mais celle qui conduit et enfonce dans la maladie, la souffrance et la culpabilité. "L'agir-santé" est évoqué sur le fond d'une connotation normative d'un savoir qui fait de la santé une responsabilité individuelle; un bien personnel qu'il faut protéger: être responsable et se préoccuper de sa santé; veiller à sa santé; entretenir son corps parce qu'il est à son service; bien se nourrir; faire attention à soi, la guérison (ou la sortie) ne peut venir que si l'on est mentalement prêt, etc. Le référent est normatif et il est puissant puisque c'est à l'aune de sa loi qu'on juge du bon ou du mauvais comportement. Ce savoir n'est pas remis en cause, ses racines ne sont pas recherchées. Il se présente sous la forme de normes intériorisées, "on sait ce qu'il faut faire pour être en santé ou pour sortir de la maladie". L'action est centrée sur l'individu, un individu qui devrait se discipliner, être responsable de sa santé et de sa guérison.

 
Found a mistake? Please highlight the word and press Shift + Enter  
< Prev   CONTENTS   Next >
 
Subjects
Accounting
Business & Finance
Communication
Computer Science
Economics
Education
Engineering
Environment
Geography
Health
History
Language & Literature
Law
Management
Marketing
Mathematics
Political science
Philosophy
Psychology
Religion
Sociology
Travel