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L'agir tactique: faire ce qu'il faut pour changer

Dans la forme de l'agir tactique, on met en scène un véritable travail de normalisation de son état, on vise à passer du drame à l'acceptation ou de l'oubli à la prise en compte. Ici, la maladie est au cœur de l'agir et on tend à faire d'elle un élément positif dans sa vie. Le discours met l'accent sur une vie mieux organisée depuis que la maladie est centrale et acceptée.

La maladie change donc les habitudes de vie et les relations. On passe d'un abandon de soi (mode de vie de la rue/insouciance) au respect de normes ou à l'intégration de contraintes de soins (veiller à la prise régulière de ses médicaments, ne pas mélanger alcool et drogue). On amorce "un retour aux vraies valeurs", l'adoption d'une autre mentalité: mieux manger (par exemple, par rapport à l'alimentation fast food), faire davantage d'exercice, se détendre, profiter de la vie, prendre des vacances, etc. Pour être en santé, il faut de la continuité, s'assurer d'avoir toujours de la nourriture et prendre tous les jours ses médicaments.

La santé constitue une inquiétude, une préoccupation dans laquelle on a un rôle à jouer. L'agir est un véritable travail personnel pour changer sa façon de penser, pour mettre en pratique certaines attitudes afin que le moral soit bon; il s'agit de modeler l'esprit pour lui inculquer une certaine rigueur et l'inscrire dans un projet, celui de la thérapie. Le retour à la santé ou la stabilisation de son état de santé passent par un travail qui incombe à l'individu, même si la maladie peut venir de l'extérieur de soi. On est dans un agir de renouvellement de la manière dont on voit sa situation: passer de la révolte à l'acceptation, voir les choses autrement. On s'appuie sur un travail de remodelage de soi, un travail identitaire qui consiste à s'inspirer d'un discours thérapeutique pour donner sens à sa condition et à son existence.

On regarde la réalité en face, on est actif dans le maintien d'une énergie positive, on se prend en main, on assume sa responsabilité à l'égard de la maladie et on adopte une nouvelle philosophie de vie. La plainte est vue comme une faiblesse, il faut affronter et lutter. Dans cette logique, on assiste à un véritable virage: celui de la dernière chance. On se reprend en main et on donne un sens à sa vie, à la sortie de l'exclusion et à la reconnaissance. La maladie apparaît comme un point de départ, comme un levier de l'action. Dans cette optique, il y a relecture du quotidien ou de son futur à l'aune des changements que la maladie introduit. Cette maladie, considérée positivement, constitue une chance pour un nouveau départ. Par exemple, le VIH donne la possibilité à quelque chose de tapi de s'épanouir, favorise le travail sur une autre part de soi-même, sur une identité secrète que la maladie permet de révéler. Dans cette dynamique, la maladie fait figure de sortie de l'itinérance, elle change son rapport au monde et constitue la motivation à mener sa vie autrement. Malgré une certaine ambivalence, il faut faire confiance aux médecins et en profiter pour Élire des choses qu'on ne faisait plus: revoir ses proches, régler des différends, se donner des projets. Il faut changer d'attitude et le virage est souvent impulsé par la gravité des problèmes de santé et par l'échéance d'une mort prochaine.

Cet agir tactique vise à réinsérer l'individu dans la société, à lui redonner une place dans le monde. Les interactions avec les autres, que ce soit l'alliance avec les intervenants médicaux ou le soutien d'un réseau de proximité, favorisent la redéfinition de la personne. Cette mobilisation est le signe d'une reconnaissance: le corps, en devenant objet de soins, redonne au sujet une identité positive; on devient digne d'intérêt, comme en témoigne le traitement privilégié reçu dans une ressource que l'on considère un peu comme sa famille. La mobilisation des autres autour d'un soi défini comme malade favorise la valorisation de la personne itinérante, qui peut ainsi devenir un acteur de sa destinée. À travers le regard renouvelé des autres, l'image de soi se transforme. Ce regard renforce des comportements vus comme positifs pour la santé (prendre ses médicaments, surveiller son alimentation). La présence de travailleurs de rue ou de travailleurs sociaux, par exemple, apporte une aide professionnelle à la manière de s'adapter à la maladie; cette aide n'est cependant qu'un point d'appui et la personne a un rôle important à jouer. L'hôpital se révèle une expérience positive: la rencontre avec le milieu médical et les soignants constitue alors une motivation à élaborer un projet de travail, un plan de sortie.

On trouve ici un citoyen en devenir. Cet individu nouveau s'inscrit dans un monde plus vaste où il trouvera enfin une reconnaissance et une place. La maladie permet un travail sur soi qui se fait en fonction d'objectifs et de finalités bien identifiés et qui donne une occasion de se réinscrire dans le monde, d'en faire partie, de "réinfiltrer" la société, comme l'un d'eux le dira. L'acceptation de la maladie permet de se conformer à la culture dominante, de rentrer dans le moule, d'être sur la bonne voie. En changeant ses habitudes, on transforme son identité. La maladie représente l'entrée dans une nouvelle condition, elle n'est pas un handicap, elle permet de passer du statut de personne itinérante à celui de personne malade.

L'individu présente le plus souvent un corps capable d'en endurer beaucoup, d'être résistant. Le moral est inébranlable, on le dit à toute épreuve, "quasiment pas touchable". C'est ce moral d'acier qui fait dire que l'on va battre la mort. Le corps est plutôt un corps-machine, objet de soin à entretenir pour qu'il fonctionne. En fait, l'agir tactique met en scène un individu expert de son corps. On a développé une connaissance pointue de son propre corps médicamenté et de son système. Par exemple, le fonctionnement et les réactions du corps aux médicaments indiquent qu'il faut manger modérément, qu'il faut doser et évaluer ce qui fonctionne. Le savoir mis en œuvre est corporel et organique, il est aussi connaissance des mécanismes de l'inconscient à l'œuvre. Le lien entre le corps et l'esprit est central: le cerveau envoie des signes au corps et. souvent, les personnes disent que si la tête va bien le reste ira aussi. Son rôle est central dans le traitement, il faut se faire reconnaître comme expert de sa condition auprès des spécialistes: on cherche à ce que le savoir que l'on détient sur son propre corps soit pris en compte par le médecin qui, lui, n'est pas toujours en mesure d'évaluer l'efficacité de la médication.

La maladie constitue ici un véritable champ d'action qui mobilise de nombreux acteurs. Deux types de ressources sont mobilisés: soi et les autres, que ce soient l'entourage ou les ressources. L'articulation entre soi et les autres constitue la spécificité de la mobilisation de l'agir tactique. Il faut s'aider soi-même pour que les ressources nous aident. On est encouragé par les résultats de son action, elle-même renforcée par les médecins, tandis que le soutien de l'entourage vient stimuler son propre agir et créer une motivation. Par ailleurs, les normes de l'action thérapeutique sont fortement intégrées et intériorisées par les personnes itinérantes. Dans ce travail sur soi, qui permet une reconnaissance sociale du sujet malade, les savoirs d'experts et les savoirs expérientiels sont vus comme complémentaires; ils permettent surtout de donner un nouveau sens à son expérience et de reconquérir une place aux yeux des autres.

 
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