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L'agir contraint: devoir faire

La dernière forme d'agir repérée dans les discours des personnes itinérantes repose sur une vision de l'individu déterminée par ses conditions d'existence. La condition d'itinérance est une condition dégradante et les conséquences de la vie dans la rue sont inévitables, bien que l'on tente, à l'occasion, ici ou là, de rompre avec les routines de survie.

Parfois, il y a un devoir d'agir lorsque la condition des personnes se détériore et qu'on se trouve dans une situation de crise ou d'urgence. Dans ce cas, il n'y a pas de choix, puisque ce sont les interventions des services juridiques, sociaux et de santé qui sont déterminantes pour les actions curatives ou préventives. Ces actions s'inscrivent, le plus souvent, dans une logique de protection des personnes où l'on privilégie le maintien de leur santé, de leur bien-être, de leur sécurité et, bien entendu, de celle des autres. Cette forme d'agir met l'accent sur le regard et l'action des autres, souvent dans un objectif de gestion des espaces publics ou de responsabilité sociale. Dans ce contexte, l'enjeu est d'éviter les répercussions désastreuses de la maladie et ses conséquences sur la personne et la collectivité.

Paradoxalement, cette représentation renvoie à soi comme seule ressource porteuse de véritables changements face à la maladie. À l'occasion, des ressources peuvent être mobilisées (la thérapie, les médicaments, les autres, etc.), mais elles ne guérissent pas et sont plutôt des béquilles temporaires. On ne s'en sort pas, on rechute. Puisque les ressources n'ont pas permis de quitter l'univers de la maladie, on ne compte que sur soi dans l'attente qu'un jour on aura appris de ses erreurs. Cette représentation de soi en tant que forme dominante de la mobilisation face à la maladie apparaît comme une réalité à laquelle on est arrivé, une conception qui s'est imposée faute d'autres ressources à mobiliser ou encore mobilisables. Le recours aux ressources a été vécu essentiellement sous le mode de l'obligation et de l'absence de choix.

L'espace social est un lieu de maltraitance, d'exclusion: on est victime des autres (l'école qui maltraite, le père qui n'a pas pris soin, les maisons de thérapie qui fraudent, etc.) et on peut aussi être victime de soi-même et représenter un danger pour les autres. Les moyens pour s'en sortir ne nous appartiennent pas. Ce sont les autres (l'institution médicale, la police, les ressources communautaires, les travailleurs de milieu) qui finissent par assumer la responsabilité de prendre en charge, de soigner. Ces milieux apparaissent démunis devant l'ampleur ou la complexité des besoins. Les autres font souvent preuve d'incompréhension: on ne se qualifie pas, on est mauvais, on est stigmatisé et rejeté, on est jugé pour ses comportements. On est trop ou pas assez malade, inclassable, non conforme, intoxiqué. Et

lorsque la crise éclate, on ne choisit pas: on est amené aux urgences pour être soigné, on est plus ou moins forcé d'entrer en désintoxication pour éviter l'intervention judiciaire et la prison.

L'intervention médicale n'est donc pas toujours souhaitée par la personne itinérante. L'agir d'évitement ou de contournement consiste à ne pas avoir recours (aux soins médicaux, à l'hôpital) pour ne pas savoir ou pour se mettre à l'abri de ces interventions vécues comme des agressions. Le fait d'être reconnu comme "patient" nécessitant des soins n'est pas ici vécu comme une amélioration de sa condition itinérante. L'institution médicale est perçue comme porteuse de risques (identitaire, sanitaire, de stigmatisation, etc.) et l'on refusera de participer au traitement, quelle que soit sa nature. Ainsi, se retrouver dans le même univers que les "fous" et les "profiteurs" représente un risque en raison du danger d'y être assimilé (être traité comme si l'on faisait partie de cette même catégorie). Pour ne pas être la cible d'un discours médical culpabilisant, moralisateur, on s'abstient alors d'avoir recours au service médical. Aller voir le médecin lorsque l'on ne suit pas la prescription (la norme du bon patient) occasionnerait divers problèmes. Dans ce cas, se rendre à l'hôpital ou se trouver devant le médecin, le psychiatre ou le psychologue pourrait occasionner une perte de contrôle encore plus grande, et surtout constituer une obligation à se conformer à une norme à laquelle on ne croit pas. On veut se tenir à l'écart du monde, de celui qui nous a classé hors norme car, si on ne l'était pas, la société aurait une emprise certaine sur nous et le pouvoir de nous ramener dans la norme. Dans l'agir contraint, le contact avec l'institution médicale et les ressources en santé signifie une perte de liberté, de latitude et l'inscription dans un rapport de dépendance qui ne pourra qu'aggraver les difficultés.

La menace de l'institution est donc celle du pouvoir de contraindre et d'enfermer. Cette menace est bien réelle, non pas tant parce que l'on souffre d'une maladie (la schizophrénie, par exemple), mais davantage en raison du stigmate qui a la caractéristique de produire l'effet présumé en raison du rapport d'inégalité qu'il sous-tend et reproduit. De ce fait, si le stigmate génère une réaction de méfiance qui entraîne l'application de mesures d'exception (pour la police, mettre la main sur le revolver après avoir "enquêté" et constaté qu'on a des antécédents de violence), cette réaction produit un sentiment d'injustice. On est un être multidimensionnel qui ne peut être réduit à une seule caractéristique; la généralisation est intolérable.

 
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